JF Paga
 
 
Michel le Bris
grasset
litterature fra
janvier 2019
270 p.  19 €
 
 
 

r e n c o n t r e  a v e 
Michel Le Bris

« Nous devrions tous être des transmetteurs »

 

Comme chaque printemps, depuis bientôt trente ans, Saint-Malo accueille des « voyageurs » du monde entier. A la manœuvre, Michel le Bris, immense lecteur, mais aussi écrivain et éditeur. Sa passion de la littérature acoquinée avec une solide formation économique (HEC) l’ont conduit à créer ce festival, puis à le transformer en rendez-vous incontournable. Cette année encore, le programme que vous pourrez retrouver sur le site du salon  donne un joli vertige. Rendez-vous donc du 8 au 10 juin au bord de l’océan. Et en attendant, conversons avec Michel le Bris autour de son « amour des livres », qui est le titre de son nouveau récit paru chez Grasset.

Quels sont vos premiers souvenirs de lecture ?
Je vivais seul avec ma mère, et elle n’avait pas les moyens d’acheter des livres. Mais une vieille dame, obligée de déménager dans un endroit plus petit, avait entreposé dans notre grenier des cartons entiers de trucs austères, mais aussi d’histoires de pirates et de flibustiers. Nous étions pauvres, mais ma mère et ma grand-mère tenaient à m’instruire, et je sentais chez elles le désir fou que je réussisse à l’école. J’ai donc, durant toute ma scolarité, été premier en tout. A la fin de la 6e, pour me récompenser d’avoir bien travaillé, ma mère m’a dit, « viens, on va t’acheter un livre ». Mon premier. Jusque là, je lisais les romans sentimentaux que me prêtaient les voisines. J’ai choisi un roman intitulé « La guerre du feu » de J.H Rosny dans une collecton rouge et or. Je me souviens avoir été foudroyé net. L’histoire se passe à la préhistoire. J’ai été saisi par la puissance de la narration, la richesse de vocabulaire. Très enthousiaste, j’ai écrit une rédaction inspirée de ma lecture. L’instituteur, un peu stupéfait, m’a encouragé : « si tu as envie de raconter d’autres histoires que les sujets que je vous donne, tu peux le faire. » Ça a duré quatre ans. Il m’a aussi permis d’emprunter ce que je voulais dans sa bibliothèque.

Je vous imagine, enfant, devant cette immense bibliothèque… comment choisissez-vous les livres ?
Au hasard. Comme je le fais toujours aujourd’hui, je lis les premières pages et les dernières. C’est comme ça que j’ai été transporté par « Salambo » de Flaubert, « Le Roman de la momie » de Théophile Gautier, mais aussi par les contes fantastiques d’Hoffmann. Et puis un jour je suis tombé sur « La condition humaine » d’André Malraux. J’avais dix ans et je trouvais ça vachement bien écrit ! Je le dévorais pendant la récréation, et le directeur croyant que j’étais en train de lire des cochoncetés, me l’a arraché des mains ! J’ai lu, dans le désordre et sans m’arrêter, pendant trois, quatre ans. J’étais devenu totalement irrécupérable.

Mais on n’aime généralement pas tous les auteurs de manière égale. Aviez-vous des préférences ?
Melville par exemple et son « Moby Dick », « Le loup des mers » de Jack London, « Les Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand. Un gosse né en Bretagne ne peut que se reconnaître dans le jeune Chateaubriand à Saint-Malo. Ce livre m’a marqué à jamais. Comme m’a marqué à jamais « La légende des siècles » de Victor Hugo pour lequel j’éprouve une passion. Je ne cesse de le lire et le relire. Je dévorais comme un fou furieux. Je lisais en cachette de mes copains qui se seraient moqués de moi. Ce sont des souvenirs très forts.

Ces livres, que vous avez découverts très jeune, les avez-vous relus ?
Je n’osais pas, pour certains, par peur d’être déçu. Lorsque je travaillais pour les éditions Phébus, où nous cherchions des livres à rééditer, j’ai été obligé d’en relire. Et me voilà plongé dans tous ces ouvrages, terrifié à l’idée de connaître d’horribles déceptions. Cela m’est arrivé pour « Les conquérants » et « La voie royale » de Malraux.

Avez-vous été d’abord éditeur ou écrivain ?
Jean-Jacques Brochier m’avait proposé de venir avec lui au « Magazine littéraire », où je traitais de littérature populaire, de romans noirs… Parallèlement, j’ai commencé à travailler avec Françoise Verny chez Grasset. Et j’ai publié en 1977, « L’Homme aux semelles de vent ». Ecrire, lire, publier, tout est arrivé en même temps.

Avec ce festival de Saint-Malo, aviez-vous envie de rendre un peu à la littérature ce qu’elle vous avait donné ?
Nous devrions tous être des transmetteurs. Il y a d’ailleurs de très belles pages de Victor Hugo sur « l’admiration », un sentiment qui ne se pratique plus beaucoup aujourd’hui. Saint-Malo nous a permis de faire découvrir au grand public Nicolas Bouvier par exemple. J’avais été ébloui par « L’Usage du monde » au point que je suis devenu son éditeur. Quant à sa compatriote, Ella Maillart, elle s’apprêtait à vendre son chalet de Chandolin parce qu’elle n’avait plus de sous. J’ai pu rééditer « Oasis interdites ». Cela a été un succès, il a été traduit dans d’autres langues et elle a été sauvée financièrement. Puis, au fil des ans, les écrivains sont venus de plus en plus nombreux.  

Quels sont vos derniers coups de cœur ?
Cette année, j’ai beaucoup aimé « Passage en Alaska » de Jonathan Raben, un magnifique récit de voyage. Et « Sauvage » de Jeamy Bradbury qui m’a beaucoup frappé. Ceux qui brassent des clichés sur la littérature féminine, vont être surpris !

 

COMMENT LISEZ-VOUS ?

Tablette ou papier ?
Papier. Le livre n’habite pas chez moi, j’habite chez le livre ! Tous les murs de la maison en sont recouverts. Mais la tablette est utile pour travailler. Je suis en train de réfléchir par exemple à un projet autour de Chateaubriand, et j’ai téléchargé ses œuvres complètes.

Marque-pages ou pages cornées ?
Pages cornées, sauf quand ce sont de grands livres. Mais je suis très soigneux. J’ai encore les ouvrages de mes dix ans. Je ne m’en séparerai jamais.

Debout, assis ou couché ?
Assis, souvent, car ce sont des lectures de travail. Et couché le soir.  

Jamais sans mon livre ?
Evidemment.

Un ou plusieurs à la fois ?
Un. C’est la même chose pour la musique. Je déteste le bruit de fond, lorsque j’écoute de la musique, je l’écoute vraiment. Lorsque je lis un livre, je le lis vraiment aussi.

Combien de pages avant d’abandonner ?
Ça va vite. Je feuillette le début, la fin, dix quinze pages de chaque.

 

CINQ TITRES

« Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad

« L’île au trésor » de Robert Louis Stevenson

« L’appel de la force » de Jack London

« Moby Dick » de Melville

 Tout Hugo

Propos recueillis par Pascale Frey

 

 
 
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