©Pierre Andrieu -AFP
 
 
Jean-Paul Dubois
L'olivier
oliv. lit.fr
août 2019
246 p.  19 €
ebook avec DRM 13,99 €
 
 
 

r  e  n  c  o  n  t  r  e   a  v  e  c
Jean-Paul Dubois
« Mon vrai métier c’est réparateur ! « 

 

A soixante-neuf ans, Jean-Paul Dubois remporte le prix Goncourt pour « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon ». Un prix qui consacre toutes sortes de fidélités : celle d’un auteur à son éditeur, Olivier Cohen, celle d’un écrivain à un prénom puisque tous ses héros s’appellent Paul, la fidélité enfin d’un auteur à une œuvre, car tous ses romans appartiennent à la même famille, celle des livres mêlant avec bonheur la totale fiction à des éléments autobiographiques. L’histoire se déroule à Montréal et Paul travaille, dans ce récit, comme superintendant pour l’Excelsior, un immeuble chic. Il adore son métier, aide les habitants dans leurs petites tâches quotidiennes. Vit heureux, en compagnie de Winona, sa femme, et sa chienne Nouk. Les choses vont se gâter lorsqu’un nouveau gérant décide de reprendre les choses en mains et harcèle Paul. Celui-ci qui avait jusqu’à présent traversé la vie avec empathie et sérénité, voit ce calme se fissurer et se transformer en une rage, puis une violence qui le condamneront à deux ans de prison pour avoir failli tuer le gérant en question.

Nous avions rencontré Jean-Paul Dubois en septembre dernier pour une Interview qui a paru dans « Le Matin dimanche ».

Quelle est généralement l’étincelle de départ de vos livres ?
Ils ont un point commun : la mémoire, les souvenirs. Cette histoire a débuté, mais je l’ignorais à l’époque, il y a vingt ans lorsque j’ai rencontré le superintendant de l’immeuble d’Hélène, ma femme, au Canada. Cet homme prénommé Serge m’a plu, il s’occupe des vieilles dames, fait leurs courses, et rend la vie agréable. C’est un « facilitateur » de tout, un homme comme il y en a peu, un type généreux, doux, bienveillant. Simplement quelqu’un de bien. Je suis d’ailleurs toujours en contact avec lui. Mais je ne savais pas à l’époque qu’il deviendrait le héros d’un de mes romans.

Lorsque vous l’avez rencontré, lui avez-vous posé des questions sur lui ?
Non, mais au fil du temps, nous avons discuté. Il m’a raconté sa jeunesse, sa vie, qui n’a rien à voir avec celle de mon personnage, et j’ai fini par m’attacher à lui. Et le jour où, en janvier dernier, Olivier m’a demandé de faire un livre…

Cela se passe comme ça ? C’est votre éditeur, Olivier Cohen, qui vous demande de faire un livre ?
Comment vous dire ? Ici, c’est ma maison. Depuis trente ans, nous publions des livres tous les deux. Parfois c’est moi, parfois c’est lui qui en est à l’initiative, cela ne change absolument rien. Avec Olivier, nous nous parlons tout le temps. Je lui raconte mes histoires et un jour il me lance : « vous ne feriez pas un livre ? » Le 20 février, je me prépare et je commence toujours à écrire un 1er mars. C’est simple, sans enjeu.

Vous vous êtes inspiré de Serge pour Paul, superintendants d’immeuble tous les deux, mais pas pour le reste et notamment le petit séjour en prison ?
J’ai une mémoire qui ne jette rien depuis que je suis né. Je me souviens de détails de mon enfance, de l’odeur des voitures de mon père, de ma mère, des pigeons que j’ai nourris, des gens que j’ai rencontrés et qui sont en moi. Tout cela alimente mes livres. Quant à Paul, mon narrateur, à partir du moment où il voit se détruire autour de lui un monde dont il était un peu le constructeur et où le mépris entre en jeu, il ne peut pas le supporter et il finira en prison. Cet immeuble, c’est la vie, un raccourci de notre monde, dans lequel la solidarité explose petit à petit.

Comment travaillez-vous ? Enquêtez-vous comme lorsque vous étiez journaliste ?
Je travaille avec deux ordinateurs : un sur lequel j’écris, l’autre avec lequel je mène mes recherches sur internet. J’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur la prison dans laquelle est enfermé Paul, et je mets plus de temps à rechercher la taille des cellules, la manière dont vivent les prisonniers qu’à écrire. Je suis un peu comme les enfants qui se sentent indiens dès qu’ils ont une coiffe avec des plumes ! Je me retrouve dans la prison, je visualise tout comme si je tournais un film. Et en effectuant mes recherches, je tombe sur des milliards d’autres trucs. Dans mon livre précédent par exemple, je voulais savoir qui avait dessiné l’immeuble Delano à Miami. J’ai non seulement trouvé le nom de l’architecte, mais j’ai aussi découvert qu’il y avait eu une tentative d’assassinat sur Roosevelt. Cela n’a fait qu’une page dans le livre, mais quel plaisir pour moi ! 

Lorsque vous avez débuté, il n’y avait pas internet.
Ce ne sont pas les mêmes livres. Ils ont moins de digressions. Je m’amuse plus aujourd’hui.

Comment vous amusez-vous ?
En découvrant des choses auxquelles je ne m’attendais pas justement. Je sais comment mon livre débute et comment il finit. Puis il se forme au fur et à mesure, et tout à coup par exemple il y a ces pluies verglaçantes qui surgissent, fendant en deux des arbres centenaires parce que la glace est tellement lourde qu’ils ne peuvent plus supporter ce poids. Ou cette église de Skagen, située tout au nord du Danemark, enfouie sous le sable et dont seul le clocher émerge.

Pourquoi choisissez vous toujours le prénom de Paul et pourquoi écrivez-vous vos textes à la première personne ?
Parce que c’est mon prénom. Je trouve qu’un texte à la première personne est moins littéraire, plus visuel. Cela correspond à la voix off au cinéma qui vous raconte l’histoire, cette voix qui vous dit « voici qui je suis et on va prendre le temps de vous raconter ce qui m’est arrivé. Je suis dans la prison, je meurs de froid… » Je ne dis pas que c’est confortable, mais ça permet de raconter de l’intérieur l’odeur, la promiscuité, le bruit.

Est-ce que votre métier de journaliste vous sert pour vos romans ?
Non, ce sont deux univers qui ne communiquent pas. Ce qui me sert c’est la mémoire de l’enfance, des émotions, de la famille. Et le goût que j’ai de m’intéresser à d’autres mondes.  

Quand vous n’écrivez pas, que faites-vous ?
Je vis, je suis malade de cinéma, je vois tout ce que je peux, je m’occupe de ma famille, des chiens, je travaille au jardin, j’adore réparer. Mon vrai métier c’est réparateur ! Mais je ne pense jamais au prochain livre.

Etes-vous devenu romancier par accident ?
Lorsque j’ai terminé mes études, un copain m’a parlé de son métier de journaliste. Cela m’a paru vachement facile et je suis devenu journaliste sportif. Après j’ai été embauché au « Matin, puis à « L’Observateur ». Je voyageais, c’était le paradis. Tous ces journaux ouvraient sur une autre manière d’écrire, une autre façon de s’adresser aux gens. Je me sentais comme un poisson dans l’eau. Je suis venu aux livres plus tard. Je prenais le mois de mars sans solde et j’écrivais un roman que je terminais le 31.

Vous avez gardé cette habitude puisque vous commencez toujours à écrire un 1er mars. Vous n’avez jamais été tenté de vous lancer en juin par exemple ?
Il y a des trucs auxquels il ne faut pas toucher ! Ça marche comme ça, je ne veux pas changer. J’écris toujours chez moi, dans mon bureau, entouré des cendres de mes parents. Il n’y a pas un centimètre carré de cette pièce sans souvenir. J’ai même gardé toutes les peluches de moi quand j’étais petit, celles de mes enfants et de mes petits-enfants. J’ai des rayons remplis de trois générations d’ours ! Lorsque j’écris, je  me trouve dans ce monde et comme mon héros, je suis visité par les morts.

Pourquoi l’écrire en un mois seulement ?
Parce que l’un de mes premiers livres m’avait été demandé par un éditeur, il y a trente ans, « Eloge des gauchers ». Nous étions en juin, il voulait le sortir en septembre. Je me souvenais que Boris Vian avait terminé « J’irai cracher sur vos tombes » en 24 jours et je voulais essayer de le battre ! Le 28 juin, je rendais mon manuscrit, et le 2 septembre je passais chez Bernard Pivot. Sauf pour « Une vie française », je n’ai jamais dépassé le mois. Je travaille de 10h jusqu’à 3 heures du matin pour arriver à bout de mes huit pages quotidiennes. Si je ne tiens pas ce rythme, j’ai peur de ne pas y arriver, de ne jamais le terminer. Mais c’est un peu comme un marathon, je suis très heureux lorsque j’ai terminé.   

Propos recueilli parPascale Frey

 
 
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