Nos souvenirs sont des fragments de rêves
Kjell Westö

Editions Autrement
janvier 2018
591 p.  22 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

« Nos souvenirs sont des fragments de rêves » est le coup de coeur de la librairie Tonnet (Pau) dans le q u o i  l i r e ? numéro 16 

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 Les internautes l'ont lu

Si vous aimez les romans d’introspection, alors, vous y êtes et croyez-moi, vous allez vous faire plaisir. Il y a beaucoup de nostalgie dans cette oeuvre de Kjell Westö construite sur un vaste retour en arrière d’une cinquantaine d’années développé sur plus de cinq cents pages. Le personnage que l’on découvre au début du roman, narrateur qui restera sans nom, a une soixantaine d’années : il rédige un article sur les liens entre deux écrivains sud-américains, Borgès et Bolanõ. C’est un homme empreint de doute et d’incertitude qui s’interroge sur ce qu’il a été, ce que fut sa vie, le sens de ses relations aux autres : sa famille et surtout ses amis. « Je lisais et j’écrivais (ce que j’avais fait toute ma vie) et pourtant je savais peu de choses, tout comme j’avais peu de choses à dire. Dans le fond je ne savais pas qui j’étais, je ne savais même pas si mes souvenirs étaient vraiment les miens. »
Alors qu’il est plongé dans ses pensées, il se sent observé et voit un inconnu fuir en emportant un objet posé au sol. Quelques jours plus tard, son ami d’enfance est poignardé par ce même inconnu.
Cet événement joue le rôle de la petite madeleine proustienne. En effet, le narrateur comprend alors que tout s’explique par ce qu’ils ont été, lui et ses amis : « j’étais lié à tout ce qui s’était passé, pas seulement à cet incident et aux événements actuels, mais aussi aux faits et gestes du passé, qui s’étaient produits au fil de plusieurs décennies et conduisaient au point où je me tenais actuellement.»
Et le premier chapitre s’ouvre sur l’évocation de la rencontre avec l’ami en question alors qu’ils n’avaient qu’une dizaine d’années : Alex Rabell, garçon appartenant à une grande famille bourgeoise, vivant dans le magnifique manoir de Ramsvick au bout d’une presqu’île plongeant dans le golfe de Finlande : un large corps de logis peint en blanc, des dépendances, un ponton, un hangar à bateaux, un sauna, le tout entouré de forêts de sapins. Je vous sens rêveur… sachez que les paysages et les lumières sont quasiment des personnages de cette histoire. A peine le roman terminé, on n’a qu’une envie : prendre un billet d’avion pour Helsinki (mieux vaut attendre encore un peu, il y fait moins six degrés…) Le père d’Alex, Jakob, est un homme d’affaires qui passe son temps à l’étranger. Le patriarche à la tête de cette dynastie d’entrepreneurs se nomme Per-Olf Rabell dit Poa : il vit au manoir et ne voit pas d’un très bon œil cette amitié naissante entre ce garçon issu d’une famille modeste et son petit-fils.
On touche finalement ici au coeur du roman : les relations du narrateur avec son ami Alex et la sœur de ce dernier, Stella, dont il tombera éperdument amoureux (ce que clame le bandeau avant même la lecture).
On est dans les années 1970 à Helsinki, ces trois jeunes sont beaux, pleins de vie, tout est encore possible, encore permis. Ils profitent des belles journées d’été, se baignent et s’aiment. Ils découvrent la sexualité et se laissent aller au plaisir. Tout semble leur sourire…
Mais c’est sans compter sur le poids des secrets familiaux, de la réussite sociale, des tensions, des jalousies, des trahisons, et des compromis qui viendront gangrener l’âge adulte, sans effacer le souvenir lumineux de ces belles années pleines d’insouciance et de passion.
Le roman est épais et l’auteur prend le temps d’analyser dans le détail la dimension psychologique de chacun de ses personnages : apparaissant ainsi dans toute leur complexité, luttant contre des décisions qu’ils regrettent souvent, s’interrogeant sur la place qu’ils doivent occuper dans ce monde moderne fait de dominations économiques, de violence, de migrations, où tout se mélange sur des réseaux sociaux qui font la pluie et le beau temps, ils se demandent, sans trouver de réponse, si la mémoire est fiable ou si chacun reconstruit le passé, souvent d’ailleurs, de façon inconsciente.
J’ai beaucoup aimé le fait que l’auteur ne donne finalement pas de réponse à tous ces questionnements. C’est à chacun de trouver SA réponse au fond de soi, avec ce que nous sommes, notre sensibilité, notre rapport aux autres et au passé.
L’auteur nous invite à plonger dans le passé des personnages pour tenter de comprendre ce qu’ils sont devenus un demi-siècle plus tard, alors que la société a tellement changé. La place est désormais ouverte à la nouvelle génération : comment s’appropriera-t-elle le monde ? Comment se situera-t-elle par rapport à ses aînés ? Comment jugera-t-elle leurs prises de position ? Saura-t-elle mieux gérer un monde en pleine mutation sociale, économique et politique ?
Un roman qui incite à une belle introspection, une plongée en soi-même… pas toujours facile mais souvent nécessaire pour avancer…

retrouvez Lucia lilas sur son blog   

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