Bruce Nauman
Joan Simon et Robert Storr

Fondation Cartier
juin 2015
132 p.  35 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

onlavu : Bruce Nauman à la fondation Cartier

Ne manquez pas Bruce Nauman à la fondation Cartier. Ni le catalogue de l’exposition, composé de six cahiers reliés sous une couverture somptueuse, qui vient d’arriver d’Italie. De Vérone précisément, dans la pure tradition : un livre d’art comme un écrin qui protège les notes et dessins préparatoires de l’artiste, les commentaires critiques inédits et la mémoire visuelle des œuvres, et qui, pour l’histoire de l’art, constitue l’archive de l’exposition. Les commissaires américains, Joan Simon[1] et Robert Storr[2]  en sont les auteurs-médiateurs, partageant avec plaisir leur connaissance profonde de l’œuvre et leurs analyses des six pièces exposées à Paris.

Né en 1941, Bruce Nauman est un artiste conceptuel et vidéaste américain, de formation classique qui commence à travailler à la toute fin des années 1960 quand Mark Rothko ou Willem de Kooning sont au faîte de leur influence. La présentation de son  travail à Paris est rare. Il est en résidence virtuelle boulevard Raspail jusqu’à l’été. Car, si l’Américain de 74 ans ne pourra faire le voyage, il offre bien l’impression de pénétrer dans son atelier – parfaitement rangé – pendant qu’il s’est absenté. Six œuvres monumentales s’y donnent à voir et à entendre dans l’architecture paysagée de Jean Nouvel. Accord presque parfait.

Au sous-sol de la fondation sont présentées, serrées côte à côte, deux œuvres de la fin des années 1980, « Caroussel » (1988) et « Anthro/socio » (1991). De quoi éprouver une sensation de claustrophobie, renforcée par les injonctions paradoxales de l’une et la plastique lisse et mécanique de l’autre. Dans la seconde salle, on reprend son souffle… pour mieux le suspendre. La ronde du cadran solaire (pourtant carré) et des danseuses de « Untitled 1970/2009 » dit beaucoup de l’effort, de la répétition, de la précision, mais aussi de l’inabouti de la création humaine. Dans cette réinterprétation libre de l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, Bruce Nauman interroge, manipule, continue la tradition artistique avec des moyens contemporains. Posture qui fait de Nauman, selon Robert Storr, un artiste « classique contemporain ». Le commentaire de « Untitled » par Storr dans le catalogue représente une excellente introduction à la découverte de l’artiste.

Dans le jardin et au rez-de-chaussée, en hommage aux partitions pour enfants de Bela Bartok, « For Children » (2015) et « For Beginners (Instructed piano) » (2010) forment une autre paire. Leur litanie sonore explore un thème récurrent chez Nauman, que Joan Simon contracte joliment en « beginning beginning » (commencer à débuter). « Problème auquel, écrit-elle, Nauman a dû faire face à maintes reprises dans son atelier ». Mais la sensation de la page blanche, de l’écoulement du temps dans l’atelier, du mystère de la création, est procuré par le merveilleux « Pencil Lift/ Mr. Rogers » (2013), que décrit avec minutie Joan Simon. Mr Rogers est le chat de Bruce Nauman, qu’il a filmé à hauteur de pattes (avec son iphone maintenu au bord de son bureau) dans une des attitudes les plus banales d’un chat : passer sans la moindre gêne et en toute liberté sur votre table de travail. Quant aux expériences physiques avec un crayon, on en connaît tous. Asseyez-vous, prenez le temps, laissez-vous envahir par une impression de l’espace démesuré reconstruit. L’horizon fragile infini des crayons, les pattes de velours gigantesques de Mr Rogers… Même les arbres de la fondation pénètrent dans la salle.

[1] Joan Simon est commissaire d’exposition indépendante et vit à Paris. Elle a dirigé le catalogue raisonné de l’artiste. Voir Bruce Nauman, A Catalogue Raisonne, compiled by Joan Simon, Minneapolis, 1994, 400 p., 729 ill.

[2] Robert Storr est artiste, critique et conservateur. Après avoir été conservateur au MoMA où il a exposé Bruce Nauman, il est depuis 2006 doyen de l’École d’art de l’université de Yale et a été, en 2007, le directeur de la Biennale de Venise. À l’occasion de la publication du catalogue, Robert Storr a donné une conférence mercredi dernier à la Fondation Cartier.

http://fondation.cartier.com/

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