Vie ? Ou théâtre ?
Charlotte Salomon

Le Tripode Editions
octobre 2015
820 p.  95 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Charlotte par Charlotte

Voici un livre total sur une œuvre magistrale. C’est la toute première édition intégrale de l’opus magnum d’un peintre de génie : Charlotte Salomon (1916-1943). Ce roman « autobio » et « graphique », est composé de 781 gouaches reproduites au format quasiment original (28X28 cm), réalisées avec trois couleurs primaires et assorties de centaines de calques du texte dans lequel Charlotte nous raconte sa vie dans une belle calligraphie serrée.

D’elle, artiste berlinoise, juive, assassinée à Auschwitz à l’âge de 26 ans alors qu’elle était enceinte de cinq mois, on sait déjà beaucoup. Grâce notamment au best-seller de David Fœnkinos « Charlotte » (réédité cet automne par Gallimard, illustré d’une cinquantaine de gouaches). L’auteur de ce roman s’attachait surtout à nous raconter son destin tragique au sein d’une famille fragilisée par les suicides successifs de ses membres sur plusieurs générations et confrontée à la volonté d’extermination des juifs par les nazis.

Grâce à la spectaculaire publication de son œuvre intégrale par Le Tripode, nous avons enfin l’occasion de découvrir toute la puissance de son talent qui entremêle en un seul et unique ouvrage écriture, peinture, calligraphie, références théâtrales, musicales et cinématographiques. Une lecture vertigineuse que l’on fait d’une traite et de façon jubilatoire. Car lire, regarder Charlotte par Charlotte c’est entrer littéralement au cœur de l’intimité de l’artiste, de ses questionnements, de ses sentiments, de ce qui anime son génie : une profonde fureur à vivre, à survivre. On partage à ses côtés, certes ses souffrances, mais aussi ses émerveillements, ceux d’une jeune fille portée par la passion pour son art et son amour éperdu pour un homme-mentor : Amadeus Daberlohn, professeur de chant lyrique de sa belle mère Paula. Loin d’être sombre, en dépit des chaos successifs qu’elle affronte, elle vit et aime dans une intensité qui n’a d’égale que l’énergie folle de son trait et la puissance de ses couleurs. « Sa joie de vivre était forte et vraie » nous dit d’elle Emil Straus, un de ses amis les plus proches dont un texte est publié en fin d’ouvrage.

Nous ne rentrerons pas dans le détail de son histoire, Charlotte se raconte mieux que personne. Il faut la lire. Mais comme il nous est rappelé à la fin du livre, la façon dont ses peintures sont parvenues jusqu’à nous est en soit très romanesque. Entre 1941 et 1942 elle a composé toutes ces gouaches et calques comme en état de transe. Elle se cachait alors de l’ennemi dans une petite chambre d’hôtel à Saint-Jean-Cap- Ferrat. Ayant l’intuition de l’imminence de sa mort, elle confia l’ensemble de ses réalisations dans trois paquets au bon médecin de Villefranche, le docteur Moridis, en lui disant ceci : « Gardez-les bien, c’est toute ma vie ». C’est ce qu’il fit en remettant en 1945 au père et à la belle-mère de Charlotte cet inestimable trésor qui resta dans des boites de lin rouge jusqu’en 1971, avant d’être transmis au Jewish Historical Museum d’Amsterdam pour être enfin révélé au monde. Peut-être que ses parents avaient découvert dans ses peintures et ses textes une Charlotte sans concession qu’ils ne connaissaient pas et qui les déconcertait. Ses révélations que l’on peut lire dans une lettre finale où elle avoue à Amadeus avoir assassiné son grand-père qu’elle détestait en lui faisant avaler «une omelette au véronal» ont dû les effrayer.

Mensonge ou vérité ? Vie ? Ou Théâtre ? À nous lecteurs de faire la part – ou non – entre réel et fantasmé. « Une vie aussi sombre ne pouvait être supportable. Elle se vit donc placée devant ce choix : mettre fin à ses jours ou bien entreprendre quelque chose de vraiment fou et singulier ». C’est Charlotte Salomon qui nous le dit et qui trouve les deux mots les plus justes pour qualifier ce livre-monde que nous tenons entre nos mains : fou et singulier. Sans hésitation, le plus beau « beau livre » de cette rentrée.

partagez cette critique
partage par email

q u o i  l i r e ? découvrez les coups de coeur des libraires cette semaine  #97


Retour à la page d'accueil