Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas
Paul Veyne

Prix Femina Essai 2014
ALBIN MICHEL
août 2014
272 p.  19,50 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Un esprit lumineux

Paul Veyne est un immense historien, professeur honoraire d’histoire romaine au Collège de France. Mais avant tout c’est un personnage hors du commun. Précipitez-vous sur son savoureux livre de mémoires : « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas », Prix Fémina 2014 de l’essai. Vous y découvrirez la vie trépidante, à travers le siècle passé, d’un de nos esprits les plus éclairés et les plus éclairants. Et c’est vous, à sa lecture, qui ne vous ennuierez pas. Doté d’une intelligence supérieure alliée à une personnalité anticonformiste, voire excentrique, il manie la provocation douce, sans mépris, sans ironie avec un humour réjouissant.

Né en 1930 dans une famille de petits bourgeois de province, de droite pétainiste, il était, sous l’Occupation, pour le clan des collabos. Il l’assume, bien qu’il le regrette. On lui pardonne, il n’avait que 12 ans et de façon bête et banale partageait l’opinion de ses parents. Étudiant il devient communiste, par culpabilité, comme pour effacer les erreurs passées. Puis nouveau revirement en 1956, il déchire sa carte du parti à l’entrée des chars soviétiques à Budapest.
S’il est une constance dans sa vie, ce ne sera pas la politique mais sa vocation pour la Rome antique. Elle lui vient en 6ème, en lisant l’Odyssée et en collectionnant les tessons romains et les inscriptions latines. Premier bachelier de sa famille, il dépassera le jugement cruel et sans appel de sa mère: « Ce qu’il y a c’est que tu aimes lire, mais que tu n’es pas intelligent ». Il n’aura de cesse que de lutter contre les préjugés familiaux et s’offrira un parcours fulgurant : l’École Normale Supérieure, l’Agrégation, l’École de Rome, l’université, le Collège de France.
« Je suis très laid ». Affublé d’une maladie congénitale qui lui déforme le visage, Paul Veyne a appris très tôt à être différent et surtout indifférent au regard des autres. C’est sa plus grande force. Sa laideur ne l’empêchera de devenir un séducteur : « Une mienne singularité est de n’avoir jamais éprouvé de timidité à faire ma cour, malgré mon physique repoussant ». Comme Cicéron, César et Ovide il s’est marié trois fois. Et plus original encore, vivra harmonieusement en ménage à trois, pas loin de trente ans.
Il questionne beaucoup de choses essentielles dans ce livre : sa vocation, son absence de sens religieux, la foi, la mort, le suicide, l’amour, l’amitié, la transcendance. Sans tomber dans les éternels exercices d’admiration des autobiographies, il nous offre de beaux passages sur un ami inconnu, Georges Ville, dont la mort prématurée n’a pas interrompu l’amitié qu’il lui portait. S’il doit beaucoup à Michel Foucault comme ami et maître à penser (qui a été Caïman à l’E.N.S quand il était étudiant et qu’il retrouvera comme collègue au Collège de France), il exprime ses remords à l’adresse de Raymond Aron à qui il doit beaucoup, notamment son entrée au Collège de France et vis-à-vis duquel il a manqué de la gratitude la plus élémentaire. Paul Veyne avoue ne pas avoir le sens des relations sociales. Et puis avec l’enthousiasme et l’énergie qui le caractérisent, il se confie sur ses autres grandes passions : l’Italie, la montagne, la poésie de René Char, « Le grizzli qui avait avalé un rossignol », et les femmes. Et plus particulièrement parmi celles-ci, sa défunte épouse Évelyne, à qui il consacre son dernier chapitre, « Le vouvoiement de l’aimée », qui est le plus déchirant du livre. Paul Veyne, l’homme des sommets (il souhaite être enterré avec son piolet) va, pour elle, plonger dans les profondeurs d’un destin tragique. Jamais il ne l’abandonnera, pendant trente ans, jusqu’à sa mort dramatique, il restera à ses côtés, bien qu’elle ait fait de lui son compagnon de malheur. Elle était maniaco-dépressive, anorexique, alcoolique et suicidaire. C’est en sa mémoire et pour lui rendre hommage qu’il déclare avoir voulu écrire ce livre. C’est un cadeau qu’il lui fait, c’est un cadeau qu’il nous fait.

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Une prime à l’exhibitionnisme

La parution dans le Livre de poche du livre de Paul Veyne, dont j’avais défendu ici-même l’excellent petit livre sur Palmyre, Dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas, m’a donné envie de le lire. Je suis sorti de cette lecture avec un très fort sentiment de malaise. Certes, le genre même de l’autobiographie est casse-gueule ; on y court le risque de n’intéresser personne, de dévider des anecdotes sur les gens célèbres qu’on a croisés, de donner une vision tellement subjective des événements auxquels on a été mêlé qu’elle ne mérite pas qu’on s’y attarde – on risque surtout de sombrer dans le dénigrement de soi, dont le lecteur peut toujours soupçonner qu’il n’est là que pour le forcer à se faire l’avocat de ce pauvre monsieur qui est si lucide sur lui-même ou dans l’auto-satisfaction manifeste – voyez comme je suis bien, précoce, lucide, séduisant en dépit de ma laideur. Paul Veyne est trop intelligent pour tomber manifestement dans ces écueils, mais le slalom qu’il effectue entre eux n’est pas toujours très convainquant. J’ai de la peine à le trouver sympathique, son ingratitude à l’égard de Raymond Aron, ce manque d’éducation qu’il essaie de faire passer pour de l’indépendance d’esprit, ne plaident pas en sa faveur. Je regrette qu’il passe bien rapidement sur les fondements épistémologiques de son travail, qu’il se croit obligé de résumer assez platement l’oeuvre de Foucault. Mais je reconnais bien volontiers que certaines pages sont bien venues – celles qu’il écrit sur le rue d’Ulm, en particulier. Ce qui ne passe pas, à mes yeux, c’est le dernier chapitre que je trouve d’un exhibitionnisme pénible – il a beau dire que tous les intéressé(e)s lui ont donné leur aval, il révèle, ici, des secrets, sordides ou pathétiques, qui ne regardent que lui et ses proches et qu’il aurait mieux fait de garder pour lui. Ce n’est pas le contenu de ce qu’il écrit qui me choque, c’est qu’il puisse penser que cela ait un quelconque intérêt. Certes, il y aurait là matière à roman, mais il faudrait pour cela une autre qualité d’écriture, un art que Veyne n’a pas de nouer une intrigue, de ménager des silences, de suggérer plutôt que de dire platement les choses.

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