Mankell (par) Mankell : Un portrait
Kirsten Jacobsen

Traduit par Anna Gibson
Points
octobre 2013
312 p.  7,30 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Mankell l’intarissable

Depuis plus de trois ans, Henning Mankell a quitté Kurt Wallander qu’il a laissé dans les brumes d’Alzheimer. La « fin » de son héros le plus connu n’empêche pas l’écrivain suédois de continuer à jouer un rôle en écriture, en théâtre et en politique, notamment pour ce qui est de la connaissance de l’Afrique, où il vit une partie de l’année. En plus, ce qui ne gâte rien, pour lui, ses proches et les actions humanitaires qu’il mène avec constance, Mankell engrange encore des millions de dollars du monde entier.

Une journaliste danoise, Kirsten Jacobsen, a pu suivre de près ce phénomène culturel durant plus d’une année. Le document qu’elle a en a tiré, « Mankell (par) Mankell », est passionnant et balaie les idées reçues. Auteur d’une quantité phénoménale de livres, dont certains pour ados, auteur de pièces de théâtre, metteur en scène et directeur du seul théâtre professionnel du Mozambique, le « Teatro Avenida » à Maputo, Mankell est nettement « plus étoffé » que son héros Kurt Wallander. C’est un observateur aigu de notre temps, un inventeur et diffuseur d’histoires hors pair et surtout un pourfendeur de pensée unique. La solution qu’il imagine pour le Proche-Orient (un seul Etat pour Juifs et Palestiniens) en surprendra plus d’un. Mankell ose aussi penser qu’aujourd’hui le centre névralgique de l’Europe, ce n’est ni Berlin, Londres ou Paris, mais la petite île de Lampedusa au sud de la Sicile, où arrivent, quand ils ne se noient pas, les boat people de l’Afrique. Mankell, malgré sa richesse et sa réussite, continue à ouvrir les yeux et à décortiquer avec justesse les déchirements du monde et des sociétés. Dans ce document, truffé d’interviews, il essaie d’avancer davantage qu’en créateur, en véritable homme de bien, comme une sorte d’Abbé Pierre laïque, notamment à l’égard des enfants défavorisés ou orphelins. Si l’Afrique compte dans sa trajectoire, Mankell reste néanmoins un Suédois (il y habite en partie) et un Européen (il a aussi un logement à Antibes, notamment parce que sa femme actuelle ne se sent pas en sécurité à Maputo). Parmi les innombrables créateurs avec lesquels il a échangé, Mankell détache le cinéaste Ingmar Bergman. Les deux grands artistes suédois ont beaucoup parlé, notamment de musique, sur une petite île du Nord de l’Europe dont ils étaient un temps les seuls habitants et Mankell a fini par épouser Eva, la fille de Bergman.

Le livre de Kirsten Jacobsen fait un tour presque complet de ce créateur hors norme. A l’exception (un peu) de son domaine privé. La pudeur n’est pas la moindre des qualités de Mankell. Comme dans son œuvre d’ailleurs. Témoin, « Un Paradis trompeur« , le roman qui paraît au même moment. Dans ce livre, l’écrivain retrace l’incroyable (et vraie) épopée d’une Suédoise. Embarquée pour l’Australie au début du 20ème siècle, Rena Renström devient, après de folles aventures et deux veuvages, patronne d’un bordel au Mozambique, avant de disparaître dans le mystère. Etrange situation dans une société hyper coloniale et génératrice de drames intimes et collectifs : ce roman, ce n’est bien sûr pas du Wallander, mais du Mankell pur jus…

 

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