Je ne reverrai plus le monde - Textes de prison
Ahmet Altan

traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes
Actes Sud
memoires, journ
septembre 2019
215 p.  18,50 €
ebook avec DRM 13,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu
coup de coeur

« Je ne reverrai plus le monde » de Ahmet Altan
est le coup de coeur de La librairie Millepages à Vincennes
dans le q u o i  l i r e ? #89

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur nuit blanche

Ahmet Altan, romancier, essayiste, journaliste, rédacteur en chef au quotidien turc « Taraf » a été arrêté le 15/07/16. Condamné dans un premier temps à perpétuité pour tentative de putsch. Il sera enfermé 1138 jours dans les quartiers de Haute Sécurité des geôles turques avec enfin ce 4 novembre 2019 un arrêt de la Haute Cour d’Istanbul qui ordonnera sa remise en liberté sous surveillance. C’est avec beaucoup d’émotion et de joie que j’ai appris cette nouvelle.

C’est à l’Intime Festival de Namur que j’ai eu l’envie de découvrir ce lire « Je ne reverrai plus le monde », 19 textes de prison, transmis feuillet après feuillet via ses avocats vers l’extérieur. Un livre qui ne sera bien entendu pas publié en Turquie. Julien Lapeyre de Cabanes, son traducteur était présent et Pietro Pizzuti nous avait fait une lecture magnifique forte en émotions.

C’est un texte magnifique. Un témoignage sur la justice plutôt l’injustice.., sur les arrestations arbitraires touchant les fonctionnaires, enseignants, journalistes, militaires…

Ahmet Altan nous fait comprendre qu’il a choisi de lutter en choisissant l’acceptation.

On l’enfermera c’est un fait mais jamais on ne prendra sa liberté car il y a les mots, la pensée par lesquels il peut s’évader, être libre.

Il nous parle de l’enfermement, des conditions difficiles, du manque d’espace, du fait que l’on mélange sciemment des personnes d’âge, de culture et de religions différentes.

Tout est mis en oeuvre pour les briser moralement, leur faire perdre leur identité en perdant leur image. C’est terrible l’absence d’un simple miroir, ne plus se voir c’est aussi avoir le sentiment de ne plus exister, de n’être plus rien.

Il nous parle de la puissance des mots. Du manque de livres, oh cruauté extrême. Lorsqu’enfin il peut lire « Tolstoï » , par exemple il revit, le pouvoir de l’esprit reprend le dessus.

Il nous parle de l’importance et du besoin vital d’écrire, du pouvoir de la pensée, du besoin de création.

Ces 19 textes de prison sont poignants. Il nous pousse à la réflexion, à la méditation. Son écriture est aboutie, remarquablement belle et non sans ironie. Quelle force, quelle beauté, quelle résilience.

Jamais ils n’ont réussi à l’enfermer, son esprit l’a toujours porté ailleurs.

Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais.

A lire de toute urgence. Ce livre est un petit bijou.

Ma note : Gros coup de coeur ♥♥♥♥♥

Les jolies phrases

Un jour, j’allais mourir. Étrangement, penser à ma mort m’a tranquillisé. J’allais mourir un jour. Et quelqu’un qui va mourir ne saurait craindre ce que la vie lui réserve.

Il leur avait suffi de nous enlever des miroirs pour nous éliminer.

Le miroir te regarde, il prouve que tu existes. La distance entre le miroir et toi crée un espace qui t’est propre, un espace qui te circonscrit, où les autres ne pénètrent pas, un espace qui t’appartient. L’absence de miroir avait aboli cette distance.

Si « tout change » sur cette terre, la connerie et la lâcheté, elles ne prennent jamais une ride.

Je peux écrire n’importe où, le bruit et l’agitation ne m’ont jamais dérangé. D’ailleurs, une fois que je suis plongé dans l’écriture, tout ce qui m’entoure disparaît. Je romps le contact avec le monde extérieur et m’enferme dans une pièce invisible où personne ne peut entrer que moi.

J’écrirai pour pouvoir vivre, résister, me battre, me regarder fièrement en face, et pour pardonner mes faiblesses.

Dans la cellule, l’air et la lumière ne connaissaient aucune variation. Les minutes se ressemblaient toutes. Comme si le temps était un bras d’au qui, détaché de son fleuve d’origine, s’était heurté à une digue au pied de laquelle il formait désormais un lac. Et nous, nous habitions le fond de ce lac immobile.

L’une des plus grandes liberté qui puissent être accordées à l’homme : oublier. Prison, cellule, murs, portes, verrous, questions, hommes – tout et tous s’effacent au seuil de cette frontière qu’il leur est strictement défendu de franchir.
Le fait d’écrire contient ce paradoxe fabuleux qu’il est à la fois un refuge à l’abri du monde et un moyen de l’atteindre. Il te permet en même temps d’oublier et de rester dans les mémoires. Comme tous les écrivains, je veux oublier le monde et que le monde se souvienne de moi.

L’une des choses les plus insoutenables de ma vie était de devoir me passer de livres.

J’ai grandi dans une maison pleine de livres. J’ai passé toute mon enfance parmi eux. Les livres étaient comme des fées au milieu d’une forêt qui me semble oppressante, effrayante, et à cette forêt dont la nature profonde m’échappait, j’aimais mieux les charmes scintillants des fées, leur ravissant mystère et leurs sourires pleins de promesses.

Me jeter en prison était dans vos cordes; mais aucune de vos cordes ne sera jamais assez puissante pour m’y retenir.
Je suis un écrivain.
Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.
Enfermez-moi où vous voulez, je parcours encore le monde avec les ailes de l’imagination.

Je sais que tant que ces gens ne vivront que dans ma tête, je serai schizophrène, et quand, devenus phrases, ils peupleront les pages d’un livre, je serai écrivain.

Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais.

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