Le Consentement
Vanessa Springora

Grasset
janvier 2020
207 p.  18 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Un coupable et des complices

Comme le roman de Delphine de Vigan, « Rien ne s’oppose à la nuit » a ouvert l’ère des confessions sur les mères dysfonctionnelles, l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo ont libéré la parole de femmes ayant subi des violences sexuelles.

Dans « Le Consentement », qui aurait tout aussi bien pu s’intituler « L’Emprise », il y a une victime, un coupable… et des centaines de complices : la famille et toute une société, qui ont non seulement fermé les yeux, mais encouragé les penchants pour les très jeunes gens des deux sexes de celui qui est appelé G. et dont plus personne n’ignore qu’il s’agit de l’écrivain Gabriel Matzneff.

Pourquoi Vanessa Springora décide-t-elle de publier ce récit aujourd’hui à quarante-sept ans, alors que sa liaison avec G. date de trente-cinq ans ? Elle l’explique ainsi : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. »

La vengeance, c’est bien connu, est un plat qui se mange froid, et le livre n’est pas encore en librairie que Matzneff va probablement voir sa pension de 8000 euros versée par le Centre National du livre supprimée, que ses écrits auront désormais de la peine à trouver un éditeur, et que ce récit risque de réveiller la colère des dizaines de jeunes gens qui ont vécu une expérience semblable avec lui. Dans ce grand procès médiatique sont jugés également Bernard Pivot qui l’a reçu de nombreuses fois à Apostrophes, et tous les intellectuels de gauche qui, s’érigeant contre une morale puritaine et bourgeoise (« il est interdit d’interdire »), plaidaient qu’en matière de sexualité comme pour le reste, les adolescents bénéficient des mêmes libertés que les adultes.

Une chose est claire, les temps ont changé. On imagine mal aujourd’hui un homme comme G. vivre ses idylles en toute impunité, sans passer par la case prison. On l’imagine encore plus mal décrire par le menu ses expéditions à Manille afin d’assouvir son goût pour de très jeunes garçons. On imagine difficilement encore une mère se faire complice d’une telle histoire, accepter que sa fille de quatorze ans habite à l’hôtel avec son amant quinquagénaire et déserte le lycée. Et cela au vu et au su de toute le monde.

Difficile de juger ce livre sur le plan littéraire, tant ce qu’il raconte occupe tout l’espace, cette relation tordue, où le consentement de la jeune fille, ou du moins ce qu’elle croit être un consentement, est brouillé par toutes sortes de données : l’absence d’un père caractériel, la faiblesse d’une mère flattée et codépendante, le charme de G., son intelligence, sa culture qui donnaient l’impression à ses victimes d’être élues… Vanessa se réveille de ce long engourdissement le jour où elle l’aperçoit avec une autre dans la rue alors qu’il est censé se trouver en Belgique pour une tournée littéraire. Peu à peu, le voile se déchire, elle reconnaît G. pour ce qu’il est vraiment, c’est-à-dire un prédateur sexuel. Mais l’histoire n’est pas terminée pour autant : elle le quitte certes, mais il la poursuit au propre comme au figuré. Elle n’arrive plus à aller au lycée, craint le jugement des autres, touche à la drogue, ne parvient pas à avoir des relations amoureuses épanouies… Aujourd’hui éditrice (elle dirige dorénavant les éditions Julliard), après un long travail psychanalytique, elle clôt avec cet ouvrage une période de sa vie, brève certes, mais qui y laissera son empreinte à tout jamais.

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Un récit sobre et bouleversant.

Je salue avant tout le courage qu’il a fallu à Vanessa Springora pour se livrer avec autant de pudeur et de franchise sur une relation qui l’a brisée.
Alors qu’elle avait à peine 14 ans, la jeune fille, on devrait plutôt dire la fillette, se retrouve sous la coupe d’un célèbre écrivain rencontré lors d’un dîner professionnel auquel elle assiste aux côtés de sa mère, attachée de presse pour une maison d’édition. L’adolescente, qui grandit avec sa mère est immédiatement captivée par l’aura de G. Évidemment, à cette époque, elle ignore que l’écrivain a publié plusieurs essais qui indiquent indubitablement la nature de ses désirs.
Comme tous les prédateur G choisi ses victimes avec soin, il connaît leurs faiblesses et en profite honteusement en espérant passer pour une âme charitable.
« Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la littérature. Une certaine précocité sexuelle, et surtout un immense besoin d’être regardée. »
Dès lors l’engrenage infernal s’enclenche, V va devenir la victime consentante de G. et tout le monde va trouver ça normal.
Cette relation malsaine est connue du tout Paris littéraire et journalistique.
Lors d’une célèbre émission littéraire, tous les participants saluent l’oeuvre de G et ne semblent nullement gênés que les héros de ses livres soient toujours des enfants. le célèbre présentateur de l’émission n’a à aucun moment semblé mal à l’aise face à son sulfureux invité.
Pour se défaire de cette emprise, V mettra des années, entre dépression et anorexie.
Ce livre n’est pas un énième document sur le viol, la pédophilie ou autres crimes dont sont victimes les enfants. C’est aussi un questionnement sur l’hypocrisie et la complaisance d’un certain milieu littéraire.
Pourquoi personne n’a rien dit ? Comment peut-on décerner un prix littéraire à un homme dont toute l’oeuvre est basée sur le récit de ses amours avec des enfants ?
Vanessa Spingora se pose la question : « Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son ainé ?
Cent fois j’avais retourné cette question dans mon esprit, sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’était pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. »

Ce récit constitue un magnifique témoignage porté par une écriture claire, sobre et percutante qui lui donne encore plus de force.

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