Une année à Clichy
Joséphine Lebard et Bahar Makooi

Stock
octobre 2015
280 p.  18,50 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Clichy, au delà des clichés

Zyed et Bouna, ados de Clichy morts électrocutés un 27 octobre 2005… difficile de l’ignorer avec le battage médiatique autour de ce triste anniversaire. Ce n’est pas vraiment du Souchon ( « j’ai dix ans et si tu m’crois pas, gare ta gueule à la récré » ), parce qu’il faudrait, dès lors, remplacer les mioches perturbateurs de la chanson par quelques hommes politiques, déficients…et, pour faire bonne mesure, rajouter des représentants de médias champions de la surenchère (prompts à la stigmatisation, moins diserts côté mea culpa). « Une année à Clichy, la ville qui rêvait qu’on l’oublie » n’est pas seulement un contrepied intelligent aux sujets bouclés à la va-vite ; c’est un exercice lucide de journalistes réfléchissant à leur métier. Bahar et Joséphine racontent la genèse de leur projet d’écriture, l’envie pour ces trentenaires issues de Seine St Denis de donner la parole aux Clichois et Clichoises, ces habitants qui en ont parfois ras-le-bol du cirque médiatique autour d’une ville renvoyée ad nauseam à l’embrasement des banlieues en 2005. L’une, d’origine iranienne, a grandi à Rosny lorsque sa famille a dû fuir le régime du Shah. L’autre ne renie pas son éducation bourgeoise moyenne de Pavillon-sous-Bois. Voilà pour les auteures, journalistes s’en remettant à Bourdieu (« d’où tu écris »), aux rencontres, à la curiosité, au recul… avec tendresse et sympathie, elles proposent aux lecteurs de lier connaissance avec une poignée de Clichois. Pendant un an, régulièrement, elles sont allées battre le pavé de la Cité du Chêne-Pointu, arpenter Haut et Bas-Clichy, discuter avec celles et ceux qui ont su leur accorder leur confiance. Ne pas dénaturer des propos à des fins de sensationnalisme, respecter l’anonymat quand il était souhaité, s’amuser de leurs propres craintes et a priori (savoureux chapitre intitulé « Cas de conscience de la journaliste en milieu clichois »)… un exercice d’intégrité professionnelle poussé jusqu’à l’ingestion du petit blanc et de McDo en compagnie de leurs interlocuteurs. S’il leur est parfois difficile de rester neutres (chapitre « 3100 euros » et la mise en vente d’appartements pour des sommes dérisoires, faisant le bonheur de marchands de sommeil et de biens), les auteures n’ont de cesse de restituer le plus fidèlement possible les sentiments de Madeleine, Bilal, Christian, Bruno, le Père Daniel, Kader, Giscard dit « Scar J », Kamel, Gérard, Yusuf et quelques autres. Dont l’écrivain Eric Reinhardt, ancien habitant de la ville. Cette année d’allers-retours à Clichy s’est déroulée sous de sombres auspices, le décès du sénateur-maire emblématique de la ville, Claude Dilain, les attentats de Charlie-Hebdo, le procès des policiers qui avaient poursuivi Bouna et Zyed (relaxés)… malgré tout, les occasions de sourire ne manquent pas au gré des chapitres. Ici, avec un nain de jardin. Là, avec une interrogation sur les chips au goûter, comme marqueur social de Seine St Denis… Chapeau mesdames, votre livre se lit d’une traite. Demeurent ensuite d’authentiques réflexions que chacun sera libre de poursuivre. Ou pas…

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