Adichats ! (Adieu!)
Michel Serres

Pommier
essais & docume
juin 2020
204 p.  17 €
ebook avec DRM 11,99 €
 
 
 
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Adichats ! (Adieu) est le texte dont Serres avait recommandé qu’il soit publié après sa mort. Il y a travaillé depuis 2001 ; il a pris, repris les textes qui le composent – certains ont été insérés dans d’autres livres. Serres est dans ce livre, ceux qui l’ont connu et aimé l’y retrouveront avec émotion. L’enfance est presque partout présente, avec ses joies et ses souffrances. On assiste à la naissance d’un certain nombre de convictions qui ont animé toute la vie et la pensée de Serres : son refus de la violence et de la polémique est né d’une bagarre entre lui et son frère au cours de laquelle il pousse son frère qui dégringole toute la volée de l’escalier et reste immobile un si long moment que Michel est convaincu qu’il l’a tué. « Alors, debout, tremblant, damné devant le désastre, j’ai juré. Ma vie entière ne se souvient, ne se souviendra que de ce serment. De la définitive promesse, scellée à jamais dans mes os enfantins. Je promets de ne plus jamais me battre, de ne plus céder à la violence. Je préfèrerai perdre plutôt que de m’engager dans un combat. Jusqu’à ma mort, je vivrai pour la paix, en messager de bienveillance et de conciliation. Vibrant de haine, j’ai tressailli d’amour. »
Il était normal que notre philosophe-colline consacre aux « paysages » de son enfance « paysanne » des « pages » inspirées – ce sont tous des dérivés du même « pagus » latin ; tout comme la « paix » ! Les variations de point de vue selon l’espace horizontal ou vertical exaltent cet attachement au terroir, même s’il faut répéter que ce monde a vécu (nous en payons le prix), remplacé par l’agriculture intensive et par la laideur des abords de nos villes défigurés.
Ce monde qui se défait depuis une cinquantaine d’années a perdu aussi la richesse de ses langues régionales et de ses techniques obsolètes – la description de la « drague » paternelle est l’occasion d’un vrai festival de mots dont nul ne connaît plus la signification.
Il est aussi un thème qui me touche parce qu’il est rarement abordé dans le monde intellectuel, et par Serres lui-même, celui de la fierté des origines. Qu’il se revendique, ici, comme fils du peuple, qu’il puisse évoquer les difficultés qui furent les siennes à s’exiler dans des mondes dont il ignorait les codes et les usages n’est pas une coquetterie chez un homme qui a côtoyé toutes les classes de la société, mais bien une fidélité à ce qu’ont été les siens et à ce qu’il n’a jamais cessé d’être, issu de cette terre, formé au travail physique le plus dur, élevé dans une catholicité dont il ne s’est jamais vraiment éloigné. Les honneurs, les rencontres avec les puissants de ce monde, la célébrité, tout cela ne constitue qu’un aspect de ce qu’il appelle ailleurs la gloire-glue- gloriole et on peut le croire quand il nous dit que cela est sans valeur, à ses yeux – c’est aussi une part de son héritage cathare.
Beaucoup de gens connaissent Serres, beaucoup l’aiment parce qu’il leur a donné le plaisir de se sentir intelligents, beaucoup le détestent qui se sont pourtant parés de ses plumes sans avoir la pudeur de le reconnaître. En tout cas, Adichats est une belle occasion de le mieux connaître, de le sortir d’un certain nombre de clichés pas toujours bienveillants qui en brouillent les traits. Et encore de s’enchanter des trouvailles de sa pensée et de son écriture.
Je signale que paraît aussi Hommage à 50 voix, un recueil de témoignages d’amis, d’anciens élèves, de collègues ; chacun évoque, à sa manière, ce que fut sa rencontre avec Serres et ce qu’il en a retiré pour sa vie propre et une meilleure appréhension du monde dans lequel nous vivons et des problèmes qui l’attendent. Par où l’on voit la perspicacité, l’acuité du regard de Serres qui font de lui un des penseurs majeurs de notre époque.

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