critique de "Le dépaysement : Voyages en France", dernier livre de Jean-Christophe Bailly - onlalu
   
 
 
 
 

Le dépaysement : Voyages en France
Jean-Christophe Bailly

Points Seuil
septembre 2012
502 p.  8,30 €
 
 
 
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Ce que nous appelons la France

Ce livre date de 2011. Il fut écrit à un moment où la question de l' »identité » française occupait les uns et les autres. Les choses n’ayant guère changé, il est toujours d’actualité. Jean-Christophe Bailly a de nombreuses cordes à son arc, mais son attention aux paysages – il enseigne l’histoire de la formation des paysages – est ici primordiale. Il nous invite à une sorte de vagabondage, d’errance au travers de la France à la recherche de ce qui pourrait définir la spécificité d’un ici-en-France loin des clichés, des certitudes, loin d’une prétendue « francité » essentielle.

C’est un homme qui sait lire les paysages, leur formation géologique, le travail des hommes qui les ont souvent façonnés, mais c’est aussi un homme cultivé pour qui l’histoire se mêle inextricablement à la géographie, qui connaît les récits des voyageurs qui ont sillonné la France (Stendhal, Stevenson…), qui a lu les meilleurs philosophes contemporains (Nancy, Lacoue-Labarthe…). Et c’est un poète qui sait trouver les mots précis pour désigner ce qu’il voit, pour donner chair à ses impressions avec une tonalité éminemment juste.
Chacun pourra s’émouvoir de telle ou telle évocation d’un lieu familier. Pour le bordelais que je suis, le chapitre d’ouverture sur le magasin Larrieu qui, depuis des siècles, vend « appeaux imitant la grive, la caille ou le sanglier, filets à papillons, cordages, épuisettes et autres outils pour la pêche à pied, mais surtout filets et nasses de toutes tailles, à grandes ou à petites mailles, extensibles, souples, articulées » efface tous les lieux communs sur Bordeaux et le vin, Bordeaux et les Anglais etc.
Bailly n’aime pas la langue de bois quand il parle du « profond état d’hébétude des campagnes françaises », mais le regard qu’il porte, plein de tendresse ironique, sur ces magasins qu’on trouve dans les plus petites bourgades – un salon de coiffure, un photographe – et qui durent encore alors que tout alentour se désertifie ou est atteint par la lèpre pavillonnaire, ce regard n’est jamais entaché de mépris.
Il sait que ce qui tient le pays, c’est « le tissu permanent ou épisodique de la vie associative » ; il voit les conséquences de la désindustrialisation, de l’effondrement du PC, des stéréotypes médiatiques mais aussi « la redistribution de la provenance et donc le nombre des travailleurs immigrés – lesquels ne sont le peuple que métaphoriquement mais pas du tout dans la pratique politique, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas le droit de vote, même sur un plan strictement municipal,  » tout cela qui contribue à « ce peuple qui manque » et qui manque d’abord au peuple. (p.355)
La montée actuelle du vote FN ne fait que rendre plus urgente la lecture de livre qui est l’antidote de tous les discours simplificateurs et identitaires, parce qu’il est soustendu par cette exigence d’hospitalité qui a constitué, dans les contradictions de son histoire, ce que nous appelons la France.

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