La fin de l'homme rouge - Prix Médicis essai 2013
Svetlana Alexievitch

ACTES SUD
Lettres russes
septembre 2013
544 p.  24,80 €
ebook avec DRM 11,99 €
 
 
 
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Hénorme!

La fin de l’homme rouge, « Ou le temps du désenchantement »… Soit donc le sous-titre d’un ouvrage qui n’est ni une enquête, ni un roman, qui est plutôt une sorte d’amalgame de plusieurs genres littéraires, qui renvoie vers les grandes œuvres de la littérature russe. Une longue suite de témoignages dont le Lecteur est sorti tourneboulé. Les témoignages recueillis et mis en forme par Svetlana Alexievitch, remodelés, puisqu’il ne s’agit pas d’un exercice journalistique, mais de l’accumulations des reflets qui laissent voir ce que deviennent celles et ceux qui la plupart du temps survivent plus qu’ils ne vivent dans quelques-uns des pays qui constituèrent l’Union Soviétique. Russie, bien entendu. Mais aussi Ukraine et Biélorussie, Géorgie et Arménie. Celles et ceux qui vécurent la défunte URSS, puis Gorbatchev et la Perestroïka, puis Eltsine et l’émergence du capitalisme, un capitalisme violent, un capitalisme ravageur, piloté la plupart du temps par d’anciens et zélés bolcheviques reconvertis.
Tous ces témoignages s’amalgament, s’entremêlent et donnent à voir un contexte infiniment plus complexe que les tableaux ordinaires dépeints par des journalistes ordinaires dans notre presse si ordinaire. Entre celles et ceux qui se sont intégrés au système et qui en tirent de conséquentes prébendes ; entre les nostalgiques du communisme qui regrettent les temps révolus de la pauvreté et de la modestie, celles et ceux qui dans le même temps se refusent à oublier la puissance d’un Empire redouté du côté des sociétés capitalistes ; sur le versant des nouvelles générations qui n’ont eu à connaître que la violence du capitalisme et les guerres qui leur furent imposées aux confins du Caucase ; parmi les déguinglés de la guerre précédente, celle qui, en Afghanistan, précéda l’écroulement de l’URSS. La multitude des souffrances. Tout particulièrement celles des femmes. L’extrême brutalité des nouveaux maîtres de la Russie, formés eux aussi dans la matrice soviétique.
Ce livre bouleverse. Ce livre éclaire. Puisque ce livre met à nu des sociétés qui n’en finissent pas d’achever leur reconstruction. Avec l’immense difficulté de replacer les êtres humains au centre des processus en cours. Et que c’est la mise en mouvement de toutes ces humanités-là qui seule pourra peut-être rendre de l’espoir à des peuples déboussolés.
« Je me souviens de cet éclat que les gens avaient dans les yeux au début de la perestroïka, je ne l’oublierai jamais. Ils étaient prêts à lyncher les communistes, à les envoyer dans les camps… Les livres de Maïakovski et de Gorki s’entassaient dans les poubelles. On mettait les œuvres de Lénine au pilon… J’en ai récupéré… Oui ! Je ne renie rien ! Je n’ai honte de rien ! Je n’ai pas retourné ma veste, je n’ai pas gratté ma peinture rouge pour me repeindre en gris. Il y a des gens… si les Rouges arrivent, ils les accueillent à bras ouverts, si c’est les Blancs, ils accueillent les Blancs… On a assisté à des pirouettes hallucinantes : la veille, il était communiste, et le lendemain ultra-démocrate ! J’ai vu de mes yeux de « bons » communistes se transformer en croyants et en libéraux. Moi, j’aime bien le mot « camarade », et je l’aimerai toujours. C’est un mot magnifique ! L’Homo sovieticus ? Ne dites pas n’importe quoi ! Le Soviétique, c’était un homme bien, il était capable d’aller en Sibérie, au milieu de nulle part, au nom d’une idée, et pas pour des dollars. Pour des billets verts qui ne sont même pas à nous… »
(Eléna Iourevna, 49 ans)
« Et cette génération naïve des années 1960 ? Cette secte de gens intègres ?… Ils croyaient qu’une fois le communisme disparu, les Russes allaient aussitôt faire l’apprentissage de la liberté … Mais la première chose qu’ils ont voulu apprendre, c’est à vivre. A vivre ! Tout essayer, tout lécher, tout goûter… Manger de bonnes choses, avoir des vêtements à la mode… Voyager… Ils ont eu envie de voir des palmiers et le désert. Des chameaux. Et non plus brûler et se consumer, toujours foncer quelque part en brandissant un flambeau et une hache… Non… Vivre, tout simplement… »
«Qui suis-je, moi ? Nous faisons partie de la foule… Nous sommes toujours perdus dans la foule… Nous avons une existence terne, insignifiante, même si nous essayons de vivre. Nous aimons, nous souffrons…. Nous sommes une foule. Une masse… »

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Le difficile apprentissage de la liberté

J’ai commencé à lire La fin de l’homme rouge le jour du Prix Nobel de littérature – le nom de Svetlana Alexievitch circulait avec insistance. Je me suis arrêté, à regret, après une centaine de pages et avoir aussi circulé un peu partout dans l’ouvrage – elle n’a pas eu, comme vous le savez, le Nobel et je devais donc me pencher sur le cas Alice Munro.
A regret, oui, parce que le désarroi qui perce dans les voix multiples auxquelles Svetlana Alexievitch laisse toute la place est restitué avec une force peu commune. Elle avait déjà utilisé cette méthode dans au moins un livre précédent, La supplication, présent aussi dans ma bibliothèque. Avec la fin de l’ère communiste, les Russes et les habitants des autres pays qui constituaient l’URSS ont perdu tous leurs points de repère. L’apprentissage de la liberté n’est pas une chose si évidente qu’il y paraît, demandez aux Français récemment libérés après trois ans de captivité en Afrique – et rapportez leurs réactions à celles de peuples entiers.

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