L'a-t-elle empoisonné ?
Kate Colquhoun

traduit de l'anglais par Christine Laferrière
Christian Bourgois Editeur
novembre 2014
523 p.  22 €
ebook avec DRM 16,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Arsenic et belles dentelles

Wilde, Hardy, Trollope, Eliot … Les auteurs victoriens nous ont donné une photographie très précise de leur époque à travers les chefs d’œuvre littéraires qu’ils nous ont légués. Avec « L’a-t-elle empoisonné ? », Kate Colquhun nous propose son regard tout aussi aigu qu’inédit sur cette ère qui fut certes un âge d’or, mais qui a été aussi d’une extrême sévérité tant au niveau des mœurs que des tensions sociales. C’est par la reconstitution minutieuse  et lumineuse de l’une des affaires criminelles les plus célèbres de la fin du 19e siècle anglais que cette romancière-historienne britannique nous livre une enquête que l’on dévore comme l’un des meilleurs romans de mœurs de l’époque.

Nous sommes à Liverpool en 1889. Florence, jeune et fougueuse Américaine est l’épouse de James  Maybrick respectable et fortuné courtier en coton qui a plus du double de son âge. Il lui a donné deux beaux enfants et une vaste demeure, Battlecrease House, soigneusement entretenue pas des domestiques fidèles et loyaux. Ils sont les archétypes des « Heureux du monde ».

Mais quand James succombe brutalement à une maladie dont on ne parvient pas à trouver l’origine, une réalité tout autre fait surface. Florence est une Emma Bovary, sauce british, déçue par un mari irascible, hypocondriaque et volage. Pour fuir l’ennui d’une vie décevante et étouffante, elle dépense sans compter, contracte des dettes, joue aux courses et prend un amant. Après le décès mystérieux de son époux, on découvre de l’arsenic en quantité à leur domicile et c’est un océan de soupçons qui s’abat alors sur elle. Et pourtant l’arsenic est très communément employé au quotidien, dans les foyers, pour ses vertus thérapeutiques. Trahie par ses proches, amis, domestiques et par sa belle-famille, Florence devient une coupable idéale avant même d’être jugée. Il n’y a pas de preuves, mais les mobiles semblent écrasants. « Pour avoir pêché une fois, dois-je être méjugée toujours ? »  Dans cette question qu’elle se pose et nous pose, réside tout l’enjeu de cette tragique affaire.

Pour préserver votre plaisir de lecture, nous ne vous dirons rien de plus sur l’issue de l’enquête, le déroulé du procès et le verdict (résistez à la tentation d’internet). Dans ce fait divers qui a enfiévré l’Angleterre, tous les ingrédients romanesques sont réunis : mésentente conjugale, adultère, mystères non élucidés, jalousies sociales, trahisons, lettres détournées, arsenic et belles dentelles. Le travail exigeant de l’auteur qui a rassemblé avec rigueur, archives, documents, coupures de journaux est assorti d’un sens aiguisé du récit, ce qui offre une saisissante et passionnante immersion à la fois historique et sociologique, sous le règne de Victoria. Et si Florence Maybrick vous fait penser à Tess d’Urberville de Thomas Hardy, pas de hasard.  Ce dernier s’est inspiré d’elle pour écrire ce grand classique des lettres anglaises qui fut censuré, tant il remettait en cause les mœurs sexuelles de son époque.

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