Berceau
Éric Laurrent

Les Editions de Minuit
romans
octobre 2014
96 p.  11,50 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Rabat, Nord-Ouest du Maroc. Muezzins matinaux et vendeurs de chèvres. Ruines romaines, kasbah, piscine luxueuse du Sofitel. Et, s’entrecroisant sur cette carte ensoleillée et composite, de richissimes Saoudiennes en burkini, une Marocaine en mini-jupe, beauté du diable et cheveux au vent, et des Occidentaux venus seuls ou en couple chercher au Maroc ce que la nature leur avait jusque là refusé : un enfant. Parmi eux, Éric Laurrent et sa compagne Yassaman. Un passé de fausse-couches et une éthique de la parentalité forgée à l’amour des grands penseurs humanistes – Montaigne, Diderot, Hegel –, des symphonies de Mozart ou des peintures de Fra Angelico, et dont l’essence pourrait se résumer de la façon suivante : faire un enfant, c’est lui imposer un parcours de souffrances ; l’adopter, c’est lui sauver la vie.

À l’orphelinat, le doigt de la nourrice en chef s’est pointé sur Ziad, bébé garçon à la peau sombre et aux cils infinis. La famille aurait dû rentrer en France aussitôt, mais le Printemps arabe est passé par là, et une circulaire votée en hâte rend kafkaïenne la procédure de rapatriement des enfants pour les parents non musulmans. Résultat : pendant un an et demi, Éric Laurrent et sa compagne vivront principalement à Rabat, recréant la scène des premiers biberons, premiers mots, premiers pas, au cœur d’un orphelinat méphitique, d’un appartement sans âme loué dans les beaux quartiers, et d’escapades touristiques arrachées au désert. Un an et demi qu’Éric Laurrent raconte dans un court récit dense et baroque, regorgeant de photos de voyage, de références littéraires et de sensations fulgurantes – comme lors de cette promenade matutinale qui mène l’auteur de l’hôtel à l’orphelinat et au cours de laquelle il pense imprégner son corps (cheveux, vêtements, semelles) de toutes les odeurs, même les plus fugaces, pour les rapporter à son petit garçon reclus en témoignage du monde extérieur.

Sous la plume de ce grand de l’écurie Minuit (les éditions), le thème de l’adoption devient matière poétique. Mélange des cultures et des races que cette nouvelle famille – père d’origine italienne, mère iranienne, fils marocain –, mélange des ingrédients textuels. Car l’écriture de Laurrent met sur un même plan les citations en latin et les ressorts ataviques de l’amour parental, comme démultiplié par l’adoption – à cet égard, les descriptions de Ziad, objet d’un émerveillement constant et d’une observation scrupuleuse, sont de petites chapelles Sixtine de précision littéraire. Et au lieu de la mettre à distance, cette écriture soignée, érudite, et presque précieuse, nimbe ce Berceau d’une tendresse insondable. Comment rêver plus beau cadeau de naissance ?

  

partagez cette critique
partage par email

je joue !

jusqu'au 31 mai 2019

retour à la page d'accueil