A la renverse (Sardine + Gabriel)
Karin Serres

Actes Sud-Papiers
octobre 2014
71 p.  15 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu
coup de coeur

Aller simple pour l’infini

Au-delà de la mer et des vagues, c’est l’autre côté, c’est l’autre monde. C’est l’Amérique. C’est New-York. Quand elle en parle à Gabriel, Sardine (Sandrine) a des étoiles dans les yeux… Assis sur leur banc bleu, face à la mer, les deux jeunes adultes évoquent leurs vies : enfance, adolescence, et leurs rêves d’avenir aussi. Lui vit à l’est de la France ; tous les étés, depuis tout petit, il passe ses vacances en Bretagne, dans le Finistère ; tous les hivers, en février, il y revient, pour le carnaval. Chaque fois, il y retrouve Sardine. Chaque fois, il doit repartir, le ventre serré, la gorge nouée, le cœur en morceaux. Loin d’elle. Puisqu’elle vit ici. A la pointe du pays.

L’un contre l’autre, rejaillissent d’abord leurs souvenirs d’enfance, ce qui les rapproche et fait leur complicité, leur amitié, leur amour. Comment ils se sont rencontrés, ce qu’ils
se sont dit, ce qu’ils ont pensé. Progressivement, les années défilent. Des jeux sur la plage aux concerts de rock ; du déguisement de guépard, des croustillons aux fous-rires d’adolescents, interminables. Ce soir, veille d’un nouveau départ, Gabriel et Sandrine se confient. Elle rêve de s’envoler : l’Amérique, New-York, Terre-Neuve, et puis l’univers, l’espace intergalactique même. Courageuse, rêveuse, déterminée, elle désire partir au-delà de l’horizon, cette bande blanche qui fait, pour elle, figure de possible. Un mouvement irrépressible, une fuite en avant ; tandis que lui rêve de la rejoindre, sur ce bout de terre. L’immobilité, la peur du vide. Solide, sensible, sincère, il espère seulement la vie paisible de bord de mer. Et ne comprend pas ce qui la pousse à partir. L’horizon ? Bien trop loin pour lui. Ses rêves s’arrêtent au banc sur lequel ils sont assis.

L’horizon est-il un appel à s’envoler, ou au contraire la finitude d’une terre, un empêcheur de déployer ses ailes ? « Finisse-terre », comme Gabriel, ou « commence-mer »*, comme Sandrine ? Au rythme de la marée, du flux et du reflux, le vent dans les oreilles, c’est la question que nous pose Karin Serres. « A la renverse », c’est l’histoire d’un jeune garçon qui lève la tête, toujours plus haut, à s’en rompre le coup, guettant, désespérant le retour de celle qu’il aime. A travers les murs ou les vitres de verre, le regard loin, ils pensent chacun à l’autre, sans cesse. Leurs yeux trahissent leurs sentiments. Ils se retrouvent, sans s’éviter. Ils s’aiment, c’est certain.

Récit énergique et poétique sur le dépaysement et l’attachement, conversation sur le temps qui passe et traverse nos vies, pensées sur nos peurs immenses, nos désirs infinis… « A la renverse » est tout cela à la fois, et nous concerne tous. Il évoque nos désirs absolus de voyages, et le retour non négociable à nos origines. Il questionne nos appartenances, met en doute nos choix. Il est tantôt dialogue, tantôt flot de paroles, tantôt monologue ; tantôt questions-réponses, tantôt sans réponses, tantôt vaines réponses. Il y a des je-te-coupe-la-parole, des je-ne-t’écoute-plus. Mais jamais de séparation totale, jamais d’oubli, pour ces deux « grains de sable aimantés ». A l’aube de leurs vies, Gabriel et Sardine nous guident vers l’infini.

*Finistère veut dire « fin de la terre » en latin (finibus terrae) et au contraire, « la tête du monde » en breton (Penn ar bed). Karin Serres joue ici sur la polysémie du mot.

– Le voir au théâtre, c’est possible : renseignements sur la page d’Actes Sud http://www.actes-sud.fr/actualites/la-renverse-de-karin-serres

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