Berezina
Sylvain Tesson

Folio
janvier 2015
224 p.  7,40 €
 
 
 
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Le dernier des grognards

Quand il arrive devant Moscou à la fin de l’été 1812, après une campagne épuisante et la terrible bataille de Borodino, Napoléon croit qu’il a vaincu les Russes. Il a à peine le temps de savourer sa victoire, de contempler Sainte Basile et de parader dans cette ville étrangement vide que le tsar donne l’ordre d’y mettre le feu. Napoléon assiste impuissant au spectacle. Plus de ville dans laquelle installer son pouvoir, ni de vivres pour ravitailler la troupe. Le trophée est un tas de cendres.
L’Empereur tergiverse et il lui faut un mois pour décider de se retirer et de repartir vers la France. Un mois de perdu. Nous sommes maintenant le 19 octobre. Il y a près de 4000 kilomètres à parcourir et, en face, un adversaire impitoyable, chaque jour plus fort et plus cruel : l’hiver. L’hiver russe qui fera de cette retraite un calvaire.
C’est ce parcours, deux siècles plus tard, à la même saison, que Sylvain Tesson, accompagné de deux amis français et de deux amis russes, a décidé de faire en mémoire de cette armée en retraite et de ses poursuivants, compagnons du même enfer. Lui va choisir de prendre la route en sidecars, et précisément sur des Oural, des motos au « charme » soviétique.
Pourquoi ce voyage ? Sans doute un devoir de mémoire auquel se sent tenu Tesson, tant par fidélité à un empereur dont le charisme et le génie tactique le fascinent que par hommage à ces dizaines de milliers d’hommes qui ont vécu l’horreur et dont la très grande majorité est morte dans des conditions effroyables. Ces soldats bouleversent l’auteur. Alors que lui-même pilote jusqu’à l’épuisement la nuit et le jour, sous la pluie et la neige, sur ces routes russes défoncées, il ne cesse de penser à ces hommes. Il ne cherche pas l’émotion pour l’émotion, et ne confond pas son périple –raconté avec humour et détachement– avec leur épopée mais, d’étape en étape, on assiste impuissant et fasciné à cette déroute. Les hommes sont là sous nos yeux, on les voit marcher pieds nus dans la neige, tomber dans l’eau glacée de la Berezina, littéralement crever de faim, tenter de se réchauffer sur les cadavres de chevaux encore tièdes puis, pour ceux qui le peuvent encore, se relever et avancer, avancer, avancer.
On chevauche aux côtés de Napoléon – toujours pressé -, on partage l’inquiétude du général de Caulaincourt, l’Ecuyer impérial qui ne le quitte jamais, on s’émerveille et on s’étonne de la loyauté sans faille du sergent Bourgogne.
Servi par une langue classique mais très riche, magnifiquement équilibrée et posée, ce récit est d’une telle justesse qu’on finit par penser que Tesson était avec la Grande Armée. Et l’on se dit que le dernier des grognards a bien du talent.

Lire également ce que dit de ce livre Christophe Ono-dit-Bio, notre chroniqueur invité.

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Histoire, aventure et littérature

Deux siècles après la débâcle française, Sylvain Tesson part sur les traces de Napoléon et son armée. En plein hiver, il parcourt 4000km accompagné de Cédric Gras, écrivain et grand voyageur lui aussi, Thomas Goisque, photographe, et deux amis russes. Chevauchant 3 side-cars Oural vintage, ils relient Moscou à Paris en deux semaines dans des conditions extrêmes afin de rendre hommage aux souffrances de centaines de milliers d’hommes des deux camps.
S’appuyant sur les récits parvenus jusqu’à nous, il suivent étape par étape le retour de l’armée impériale, les pertes énormes, les conditions atroces et leur cauchemar sans fin. Le voyage de Sylvain Tesson et ses compagnons a le grand mérite de faire revivre cette part de l’histoire parfois oubliée en raison de son aspect glorieux relatif.

Le récit sans tabou du calvaire de l’armée napoléonienne est porté par une langue riche et volontiers imagée qui ne passe sur aucune horreur vécue par ces hommes, afin de leur rendre les honneurs mérités.
La modernité de ce livre mélange harmonieusement passé et présent, les faits et la réflexion, l’humour et l’émotion.

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