Cevdet Bey et ses fils
Orhan Pamuk

traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
Folio
mai 2014
976 p.  11,40 €
ebook avec DRM 10,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Une saga stambouliote

C’est assez rare de découvrir, trente ans après sa publication et huit ans après que son auteur a reçu le prix Nobel de littérature, le premier roman  d’un des plus grands écrivains du monde. Publié en 1982, le premier texte de Orhan Pamuk est sorti cette année en France. Un évènement littéraire à ne pas rater.

La question qui a fait débat est de savoir si ce roman est bien la matrice de l’œuvre d’un maître, où tout est déjà là de son génie, ou si ces 750 pages sont les premiers pas encore maladroits et laborieux d’un jeune romancier aux qualités bien éloignées des talents de l’écrivain accompli qu’il est devenu ?

J’ai lu ce texte de jeunesse et je n’ai pas été déçue, loin de là.  Car il a d’ores et déjà cette capacité, tout en poésie et en puissance, de nous offrir un roman-fleuve sur trois générations qui embrasse le destin d’une nation fascinante clivée entre traditions de l’Orient et modernité de l’Occident. Tout cela à la fois. Cette saga en trois actes sur l’ascension d’une famille de riches marchands musulmans à Istanbul est le livre de l’été pour ceux qui aiment les beaux pavés à dévorer sur le sable.  Evasion garantie.

Il démarre en 1905 dans le tumulte d’un empire ottoman à l’agonie avec le portrait du bâtisseur de la fortune familiale Cevdet. Sa devise est : « Il faut avoir deux vies et deux âmes, l’une pour le commerce, l’autre pour la joie ». C’est un marchand cultivé qui lit Balzac, Musset et élève avec son épouse Nigân ses deux fils Osman et Réfik ainsi que leur fille Ayse dans « la lumière de la raison ».  Cevdet aime la vie et la vie le lui rend bien, même s’il va la perdre. Trente ans plus tard, en 1936, on suit le destin de Réfik, son cadet, éternel procrastinateur  et dilapideur des biens familiaux. Enfin, la dernière partie se déroule en 1971, sur fond de coups d’état militaire et se concentre sur le beau personnage du fils de Réfik : Ahmet le peintre qui  vit dans une réelle nostalgie de « l’hier » mais pour mieux comprendre demain et les mutations de sa nation. Pour lui, « l’art est connaissance ». Et la Turquie moderne est en marche. Il plonge alors dans les journaux intimes de son père et les vieux cahiers de son grand-père Cevdet, pour saisir les contours de leur histoire et s’engager dans le portrait de ce dernier.

L’auteur a reconnu, lors de la remise de son Nobel, que jusqu’à l’âge de trente ans, il n’avait pas gagné un kopek « J’habitais chez ma mère, et je n’arrivais pas à être publié. J’avais honte, j’avais honte ». Cette honte, c’est le personnage de Muhittin dans « Cevdet et ses fils » qui l’exprime en jurant au suicide, s’il n’est pas poète à trente ans. Heureusement pour nous, lecteurs, quand la vocation de peintre de Pamuk s’est effondrée, alors qu’il avait trente ans, il ne s’est pas laissé abattre par le spleen turc, le célèbre « hüzün ». Il s’est alors engagé corps et âme en littérature en troquant ses pinceaux pour la plume, afin de nous offrir au fil du temps une œuvre magistrale dont « Cevdet Bey et ses fils » est l’incontournable pilier fondateur. 

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