Charlotte
David Foenkinos

Folio
août 2014
256 p.  7,40 €
ebook avec DRM 6,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Charlotte


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l’obsession de David Foenkinos

« Cela fait des années que je réfléchis sur sa vie et son parcours de manière obsessionnelle. Pour la première fois, je suis présent dans un livre, et j’y explique ma fascination pour elle. » David Foenkinos a découvert le travail de Charlotte Salomon, par hasard, lors d’une exposition à Berlin. Dès le premier regard sur ces tableaux -coup de foudre artistique- il a su qu’il écrirait sur elle. Mais l’auteur de « La Délicatesse » ou de « Je vais mieux » n’arrivait pas à appréhender son sujet. L’obsession n’est pas toujours bonne conseillère et, submergé par les émotions que suscitait en lui cette œuvre, il se sentait incapable d’écrire sur elle. Alors, il a terminé d’autres romans, remporté des succès, et puis, un jour, il fut prêt. Conçu comme un long poème en prose, dont aucune phrase (il n’y a pas de rime) n’excède une ligne, ce texte dont on ne sait pas très bien s’il s’agit d’une biographie, d’un hommage, d’un roman ou d’un récit, mais peu importe, réussit à nous communiquer la passion de l’écrivain pour le personnage de Charlotte et pour sa peinture.

Le jour de sa naissance, le 16 avril 1917, les bonnes fées devaient être en grève, et seule Carabosse s’est penchée sur le berceau de Charlotte. Elle a neuf ans, lorsque sa mère se suicide, et des années auparavant, la tante dont elle porte le prénom s’est, elle, volontairement noyée. L’enfant l’ignore, personne ne lui révèle ce qui s’est passé, le secret étouffe la famille, et pendant des années, elle va attendre un signe de sa mère, celle-ci lui ayant promis de lui donner de ses nouvelles depuis l’au-delà. Son père se remarie avec une cantatrice, Charlotte découvre sa passion pour le dessin et tombe amoureuse du professeur de chant de sa belle-mère. Un bonheur fugace balayé par la guerre. La jeune fille doit quitter l’Allemagne, puisqu’elle est juive, pour rejoindre ses grands-parents dans le Sud de la France. C’est là, entre 1940 et 1942, qu’elle va dessiner frénétiquement « Leben? Oder Theater? ». Des toiles que, pressentant ce qui allait lui arriver (la déportation), elle remettra à son ami et médecin en lui recommandant: « gardez-les bien, c’est toute ma vie. »

Au début du livre de David Foenkinos, on est d’abord surpris. Difficile de ne pas s’essoufler au rythme d’une phrase par ligne. La magie fonctionne pourtant. Pourquoi, comment? Difficile à expliquer. Mais à peine les premières pages entamées, on se laisse emporter par cette histoire à la fois magnifique et tragique, et il semble évident que cette forme était celle qu’il fallait pour évoquer une artiste qui a créé une œuvre mêlant dessins et mots et a toujours fait fi des conventions.  

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Emotions intenses, une écriture superbe.

Sans conteste, mon premier coup de ? de l’année.

David Foenkinos nous retrace ici la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre de talent, née au mauvais endroit, au mauvais moment. Elle meurt enceinte à l’âge de 26 ans à Auschwitz.

David Foenkinos se met en scène dans cet exo-fiction. Il nous explique qu’il a toujours été fasciné par Charlotte Salomon. Le prénom de Charlotte est d’ailleurs présent dans de nombreux romans précédents, tout comme des personnages parlant la langue allemande.

Charlotte le hantait mais il ne savait pas comment sortir de lui ce qui l’habitait, comment nous en parler. Un jour, c’est apparu comme une évidence. De très courtes phrases suivies d’un point. Mélange de poésie-prose.

Une écriture magnifique. Ces courtes phrases apportent une dimension particulière. La ponctuation finale semble suspendre le temps. Permet une respiration, un temps à la réflexion. J’ai trouvé que cela augmentait fortement l’intensité des propos.

Ce long poème-prose est rempli de sincérité, d’authenticité, d’émotions, pour nous conter le destin tragique de Charlotte.

Cette jeune femme est née à Berlin le 16 avril 1917. Elle découvre son prénom sur une stèle dans un cimetière, celle de sa tante qui s’était suicidée dans la rivière. A huit ans elle perd sa maman, d’une grippe lui dit-on. La malheureuse s’était défenestrée. Les antécédents sont lourds dans la famille de Charlotte.

Son père Albert Salomon est peu présent, il se consacre corps et âme à la médecine. Paula, cantatrice deviendra sa belle-mère et apportera un peu de chaleur humaine dans le foyer.

1933, la haine arrive au pouvoir. Charlotte découvre la peinture et rentre difficilement aux Beaux-Arts. Elle est douée. La peinture deviendra un peu plus tard toute sa vie. Leben ? oder theater ?

Je ne veux pas vous en dire plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de lecture si ce n’est qu’Otti Moore et le docteur Moreti joueront un rôle important pour elle.

David Foenkinos raconte à la première personne. Il a visité les différents endroits où Charlotte est passée. Il nous transmet son émotion. Il m’a vraiment donné envie de découvrir la peinture et la vie de Charlotte. Son oeuvre se trouve à Amsterdam au Musée juif si l’envie vous en prend, elle n’est malheureusement pas toujours visible.

J’ai lu ce roman quasi d’une traite. J’étais emportée par l’écriture même si j’avais envie de ralentir, pour la prolonger afin que Charlotte vive un peu en moi. J’en suis sortie émue, bouleversée, un récit qui vivra en moi encore quelque temps. C’est ce qui fait à mon sens la réussite d’un livre, on ne l’oublie pas, il reste ancré en vous.

Pour rappel il s’agit du Prix Renaudot et Goncourt des lycéens de cette année 2014.

Ma note : le maximum un véritable coup de ?

Les jolies phrases

Les morts ne peuvent pas écrire aux vivants.

Être dans son monde, cela engendre quoi ?
La rêverie, et la poésie sûrement.
Mais aussi un étrange mélange de dégoût et de béatitude.
Charlotte peut sourire et souffrir en même temps.

Evidemment, sa grand-mère l’aime profondément.
Mais il y a une face noire dans son amour.
Comment cette femme peut-elle s’occuper d’une enfant ?
Elle, dont les deux filles se sont suicidées.

Être artistes, intellectuels, médecins.
Certains persistent à croire que ça passera.
Ce sont les conséquences logiques d’une crise.
Il faut toujours des responsables aux malheurs d’un pays.
Charlotte assiste aux discussions des anéantis.

Elle pourra encore donner des récitals.
Dans un théâtre pour juifs, avec un public juif.
La version culturelle d’un ghetto.

Certaines filles se découvrent une ascendance juive.
D’une seconde à l’autre, elles passent du côté des bannies.
Mauvais sang.

Mais existent-ils des mots qui atténuent la haine des autres ?

Devant certains tableaux, son coeur bat comme pour un amour.
Cet été 1933, c’est la réelle naissance de son évidence.

Il existe un point précis dans la trajectoire d’un artiste.
Le moment où sa propre voix commence à se faire entendre.
La densité se propage en elle, comme du sang entendu dans de l’eau.

Après les livres brûlés, les tableaux couverts de crachats;

Le livre que l’on cherche n’est pas forcément celui que l’on doit lire.
Il faut regarder celui d’à côté.

La liberté est le slogan des survivants.

C’est bien là le privilège des artistes vivre dans la confusion.

L’essentiel ; c’est que les mots aient été écrits.
Le reste n’a pas d’importance.
Nous ne devons plus laisser de preuves aux chiens.
Il faut ranger nos livres et nos souvenirs en nous.

Oui, ils sont dignes.
On sent la volonté de ne pas offrir en plus du reste sa douleur.
C’est la seule chose que l’on peut conserver.
Quand on n’a plus rien.
L’envie de se tenir droit.

La mort est partout !
Partout !
Il faut mourir avant que la mort ne nous prenne.

Le sommeil est le seul endroit où elle semble être à l’abri d’elle-même.

Le suicide est une mort que l’on ne donne pas à l’ennemi.

Elle doit vivre pour créer.
Peindre pour ne pas devenir folle.

Une révélation est la compréhension de ce que l’on sait déjà.
C’est le chemin qu’emprunte chaque artiste.

http://nathavh49.blogspot.be/2015/01/charlotte-david-foenkinos_20.html

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Charlotte Salomon ou une obsession d’auteur

Charlotte a déposé toute son œuvre chez son ami médecin pour la transmettre, peut-être, à ses parents et, surtout, la soustraire à la barbarie, en disant ses mots « c’est toute ma vie ».

David Foenkinos a porté en lui, de longues années, cette envie de Charlotte Salomon. Il est allé sur ses lieux de vie, de création. Il nous offre ses doutes, ses besoins, la lente maturation. Il a enfanté d’un livre qui rend hommage à cette artiste méconnue, mise aux oubliettes.

La réunion des deux êtres donne une longue quête que David Foenkinos transcrit en vers libres. Ce parti pris m’a obligée à lire lentement ce livre, à le lire selon une respiration qui lui est propre. Loin de m’avoir rebutée, cette façon de faire donne plus de corps au chaos que fut la vie de Charlotte. Des phrases courtes, termines par des points, comme une respiration. David Foenkinos l’écrit « C’était une obsession physique, une oppression.
J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer »

Le style est sobre presque minimaliste, pour mieux repousser l’émotivité et faire ressortir l’émotion. La musicalité des phrases courtes redonne vie à Charlotte, lui laisse ses parts de mystère, ses doutes. La forme du livre donne corps au fond, le sublime. Les vers libres ont une douceur trompeuse, une belle musicalité, pour mieux nous faire ressentir l’horreur.

Un livre étonnant, un hommage à une artiste chahutée, écorchée par la vie, par les bourreaux nazis. Une femme qui n’a eu d’autres moyens que de sortir cette œuvre de sa chair pour essayer de (sur)vivre. Foenkinos ne fait qu’effleurer la vie de Charlotte comme une caresse. J’aurais aimé que cette caresse soit un peu plus appuyée, que l’auteur donne un peu plus chair, d’os à Charlotte. Est-ce son obsession « Sa vie est devenue mon obsession. J’ai parcouru les lieux et les couleurs, en rêve et dans la réalité » qui donne cette impression de survol de la vie de Charlotte ?

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coup de coeur

Charlotte : portrait de l’artiste par les mots

Immense coup de cœur. Pourtant, l’exercice n’était pas évident et le pari loin d’être gagné d’avance. David Foenkinos a porté ce projet pendant des années avant d’être enfin à même de lui donner forme, de le mettre en musique et en mots. Et quels mots… Une sorte de long poème en prose, sublime.

J’admire la sobriété avec laquelle il tire le fil de son histoire, cette histoire qui le hante depuis qu’il a découvert l’œuvre de Charlotte Salomon, artiste peintre à la trajectoire si heurtée, si marquée par le destin. Juive allemande, morte à vingt-six ans en 1943, enceinte, gazée par les nazis parmi tant d’autres. Fasciné par son œuvre, David Foenkinos est donc parti sur ses traces, tentant de reconstituer sa vie, son environnement, ses sentiments, son inspiration. La vérité d’une femme et celle d’une artiste.

Le destin de Charlotte est marqué, qu’elle le veuille ou non, par la mort, ces suicides qui se sont succédé au sein de sa famille, comme une épidémie incontrôlable, inexpliquée. Sa vie est jalonnée de douleurs, de violences, à partir du moment où les nazis arrivent à la tête de l’Allemagne : humiliations, interdictions en tous genre, à présent, chacun sait comment cela se passait. C’est un miracle qu’un professeur des Beaux Arts à Berlin, touché par les promesses qu’il devine chez l’artiste en devenir parvienne à obtenir son admission alors que l’école est interdite aux juifs. Oui, sur sa route, Charlotte fait aussi d’heureuses rencontres, de celles qui aident, qui réconfortent, qui inspirent ou qui révèlent. Grâce à ces femmes et ces hommes, elle parviendra à finaliser le projet qui lui tient à cœur, celui qu’elle qualifie comme étant « toute sa vie ». Entre 1940 et 1942, réfugiée dans le sud de la France, Charlotte écrit, dessine et peint l’histoire de sa famille. Une œuvre lumineuse, un tel contraste avec les horreurs du quotidien.Car Charlotte est une survivante, de celles qui ont choisi la vie, plusieurs fois déjà alors que le désespoir et les exemples familiaux la portaient vers d’autres solutions. Et c’est là l’essence même de l’expression de sa peinture. C’est incroyable comme David Foenkinos arrive à faire vivre la sensibilité de l’artiste, à faire presque toucher du doigt son inspiration créative. Son enquête sur les lieux qui ont accueilli Charlotte, certains marqués d’une plaque commémorative, d’autres enfouis ou oubliés permet presque de la faire revivre entre les lignes.
Grâce à lui, nombreux seront ceux, comme moi qui se hâteront de découvrir l’œuvre de cette artiste trop peu éclairée.

Il y a une telle sincérité dans ces pages, c’est peut-être le secret de l’émotion qui envahit le lecteur au fil des phrases. Lors d’une rencontre, David Foenkinos nous avait expliqué à quel point ce livre était important pour lui. Très différent de ce qu’il a pu produire jusqu’ici même si, ça et là, une tournure de phrase, une image, une petite musique indiquent qu’on est bien chez lui, dans l’univers délicat qui est le sien. Cette façon de dire si bien les sentiments.

J’ai pleuré. En tant que lectrice, cela ne m’était plus arrivé depuis « Les noces barbares » de Yann Queffélec. Les larmes au yeux parfois… mais pas cette profonde émotion qui étreint au point de faire naître les sanglots.

C’est un sublime hommage, un texte magnifique, une véritable déclaration d’amour à la femme autant qu’à l’artiste. Je n’ai qu’une envie : le relire.

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