D'acier
Silvia Avallone

Françoise Brun
Editions 84
mai 2013
410 p.
 
 
 
 Les internautes l'ont lu

Vivre coincées entre l’aciérie et l’Ile d’Elbe

Dès les premières pages j’ai eu le sentiment de déjà lu….. Ne suis-je pas en train de relire l’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante ? Deux fillettes, une cité ouvrière, deux familles semblables et différentes à la fois, Milan…. Ah non nous sommes à Piambino, en Tocasne, face à l’île d’Elbe….. L’un des deux adolescentes est douée à l’école, l’autre en échec, l’une veut être écrivain etc…..Ce livre paru en 2010 (Italie) a beaucoup de similitudes avec la saga en 4 tomes de l’Amie Prodigieuse dont le premier tome est paru  en 2011 (Italie)….. Coïncidence peut-être…..

2001 – Italie, Piambino, une ville coincée entre deux mondes, celui de l’aciérie Lucchini où tout bruit, noirceur et crasse et où travaille une partie de la population de la cité ouvrière où vivent Anne et Francesca, 13 ans, de l’autre l’Ile d’Elbe, le miroir aux alouettes, où tout semble doux et doré.  L’usine transforme les métaux en acier, la vie va transformer ces deux jeunes adolescentes qui rêvent d’ailleurs et oscillent entre jeux et rêves et qui vont grandir vite, très vite, trop vite.

Les filles de leur âge, les boudins que leur propre vision dans le miroir plongeait dans la crise totale, les détestaient. Anna et Francesca, leur beauté, elles te l’envoyaient dans la gueule. Chaque putain de minute, il fallait qu’elles te prouvent qu’elles étaient mieux que toi, qu’elles avaient gagné, à priori et pour toujours. (p103)

C’est l’histoire d’une amitié qui va être confrontée à des drames : il y a des coups qui pleuvent sur l’une mais elle se tait et ne pleure plus, elle serre les poings et les lèvres, il y a l’argent qui manque, les dettes qui s’accumulent dans la famille de l’autre, mais toutes les deux regardent par la fenêtre et narguent les hommes qui les regardent, elles rient, elles ont tous les culots car elles sont à l’âge où on découvre le pouvoir du corps et le monde des adultes. Elles se pensent invincibles car elles sont deux et leur force vient de là. Mais sont-elles si fortes que cela….. A vouloir se comporter en femme on oublie que l’on est encore qu’une enfant.

Comme à la maternelle quand on te montre du doigt et qu’on te dit sèchement : « Toi non, tu joues pas ». Une expérience qu’elle n’avait jamais connue Qu’elle n’imaginait même pas. Parce qu’elle n’était pas un mais deux. N’était pas tu mais vous. Vous ne jouez pas. Annafrancesca ne joue pas. Mais elles s’en fichaient bien, toutes les deux : elles avaient leurs plages secrètes, des cabanes en bois, des caves, des bancs, la côte de Salivoli tout entière pour elles seules. (p351)

L’aciérie Lucchini donne le tempo dans la vie de la cité et de ses familles : les métaux se transforment en acier, les adolescentes veulent se transformer en femmes, ailleurs, sur les plages de l’ïle d’Elbe, sous le soleil qui dore la peau, où la mer est bleue et sans détritus. L’acier résiste mais leur amitié va-t-elle résister, vont-elles résister à ce de partir, d’un ailleurs où les rêves, croient-elles, deviennent réalité, où c’est forcément plus beau, où l’avenir passe par autre chose qu’une vie comme leurs mères, par la cité et par l’aciérie.

L’âge où on croit que le monde est une mine d’or, qu’il suffira de grandir, de quitter ses parents (p159)

Mais la vie ne fait pas de détails, parce que la vie lamine, sape, détruit dans ces cités où les corps et les esprits souffrent, s’usent,  les soucis et les peines prennent le dessus,, comme pour Alissio, le frère d’Anna, le Don Juan de la cité, qui passe des week-ends sans sommeil après le travail à la coulée, de l’acier au sexe et à la drogue pour tenir, pour oublier.

C’est l’histoire d’une année de la vie de ces deux fleurs à peine écloses, rieuses, effrontées, sûres d’elles (en apparence) mais finalement si fragiles qui vont passer du rire aux larmes, de l’espérance au désespoir.

Elle était en train d’éclore. Elle avait quelque chose d’indéchiffrable dans les yeux. Simplement elle était encore entre deux. (p205)

A 13 ans elles pensent mener la danse mais le monde des adultes n’est pas tendre, à vouloir grandir trop vite on peut franchir les limites, être confrontées à une réalité qu’elles n’imaginaient pas.

Roman d’apprentissage et de constrastes où deux mondes s’affrontent, celui du quotidien et celui dont on rêve mais qui ont peu de chance de se rejoindre, car il n’y a que les contes qui finissent bien, la vie est bien plus cruelle pour Anna et Francesca.

Dans ce roman les hommes ne sont pas à l’honneur et mis à mal, les familles ne se préoccupent guère (ou trop et mal) de leurs enfants, ils ont d’autres problèmes : la fatigue, les factures qui s’accumulent, la vie qui ne fait pas de cadeau, la violence. La promiscuité de ces barres d’immeubles ne rapproche pas les êtres, chacun s’enferme, se tait mais parfois les silences sont plus criants que les mots.

Roman d’une année charnière dans la vie de deux adolescentes, au moment où le monde, comme l’acier, se transforme, bascule comme basculent leurs deux vies. Rien ne sera plus pareil ensuite.

J’ai retrouvé le ton vif, efficace de Silvia Avallone, qui nous immerge dans les vies : féminines, celles des cités ouvrières, dans l’éveil aux sens, dans l’adolescence et ses tourments.

Les deux mondes ne communiquent pas. Il ne suffit pas de faire un trou dans le grillage et d’y glisser la tête pour vivre une autre vie. (p236)

Ça poisse, c’est rugueux, c’est noir parfois mais il y a Anna et Francesca, qui illuminent le quotidien par leurs beautés, leurs rires, leurs jeux car il ne s’agit pour elles que de jeux,  dangereux parfois mais elles sont jeunes, jolies et n’ont peur de rien. Silvia Avallone distille peu à peu tous les ingrédients du drame, car à trop vouloir jouer avec le feu on se brûle, à trop vouloir croire que l’on maîtrise on tombe.

Roman d’apprentissage, roman noir, roman sociétal d’une Italie ouvrière que l’auteure observe, analyse, aime et semble bien connaître. On s’installe au milieu de cette cité, on regarde, on entend même ce qui n’est pas dit, on voit ce qui se cache sous la crasse quand on gratte un peu, on voit ces vies et ces âmes abîmées, détruites mais il y a toujours dans les romans de Silvia Avallone  l’amour, l’amitié,  la beauté, c’est brut, c’est fort, c’est costaud : c’est un acier bien trempé grâce à sa plume et il y a toujours de l’espoir.

Je te jure, j’ai cherché « acier » et ça ne veut rien dire. C’est un alliage, avait-elle dit en fronçant les sourcils. Ouais, mais j’ai cherché dans le dico et ça veut rien dire. C’est pas un mot qui cache un autre mot. Ça veut dire cette chose-là. Basta. (p307)

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Chronique italienne: entre le paradis et l’enfer

Premier roman de Silvia Avallone, D’acier, a fait en Italie un bruit considérable, qui a gagné depuis les territoires francophones. A juste titre. La romancière empoigne avec force des personnages qu’elle secoue jusqu’à ce qu’ils demandent grâce, dans un décor situé à mi-chemin entre le paradis et l’enfer.
Le paradis est visible mais inaccessible : l’île d’Elbe, autrefois Ilva, repaire de touristes fortunés, est un rêve pour les habitants de la côte, à dix kilomètres. Les habitants de Piombino n’ont guère les moyens de s’offrir ce genre de villégiature. La plupart de ceux qui travaillent vivent en enfer, dans une aciérie où règnent la chaleur et le bruit. Ils habitent, avec les autres protagonistes du livre, les barres d’immeubles de la via Stalingrado – tout un programme. Avec vue sur la mer et sa misérable plage.
Sur cette plage se pavane pourtant toute la jeunesse de la ville, et parmi elle deux jeunes filles aussi belles que délurées. Anna et Francesca attirent tous les regards, envieux ou même jaloux chez les femmes, admiratifs ou concupiscents, parfois les deux, chez les hommes. Elles brillent dans la grisaille comme des princesses prêtes à régner pour longtemps. Elles sont prêtes aux sensations fortes que leur proposent les garçons, au risque de se brûler. Au risque aussi de déclencher la colère des pères.
La première scène, d’ailleurs, montre Enrico, le père de Francesca, occupé à l’espionner aux jumelles, de son balcon. « Francesca trottinait avec sa copine Anna sur le sable mouillé, elles se poursuivaient, se touchaient, s’attrapaient par les cheveux, et lui, là-haut, figé, il transpirait, son cigare toscan à la main. » Sur bien des plans, Enrico est un personnage ambigu, qui semble protéger sa fille pour mieux l’emprisonner. Et qui n’hésite pas à cogner.
La violence des hommes est une composante de l’atmosphère qu’elle empuantit autant que les égouts déversant les déchets sur la plage. Le monde est hostile et offre peu d’espérance. Le père d’Anna a beau tenter de monter des coups qui le rendront riche et lui permettront de revenir les bras pleins de cadeaux, les choses ne fonctionnent jamais comme prévu.
Quant aux femmes adultes, leur espoir s’est enfui depuis longtemps, même si la mère d’Anna se tient droite devant l’adversité et croit encore aux vertus de la gauche. Celle de Francesca, en revanche, a renoncé même à faire semblant.
Les deux adolescentes traversent tout cela, et ce qui arrive à leurs autres proches, comme si rien ne pouvait les atteindre. Minijupes et talons hauts, seins et culs cambrés, elles jouent avec leur beauté précoce sans rien offrir de leurs sentiments. Car elles partagent tout, elles sont destinées à vivre ensemble, à s’accorder et à s’aimer. Bien sûr, un beau mâle viril perturbera leur harmonie parfaite, la scène de jalousie engendrera une parodie d’amitié – avec une fille laide, histoire de se réconforter et de faire comme si rien n’avait d’importance.
D’acier, sous un titre qui aurait pu être de Zola, est un roman plus nuancé que pourraient le laisser croire ses lignes de force dessinées ci-dessus. Certaines scènes sont des moments de pur bonheur, d’autant plus touchants qu’ils surgissent sans prévenir au milieu d’orages. Silvia Avallone cultive le contraste avec un goût très sûr, jusque dans les détails : Anna est aussi brune que Francesca est blonde. Ces deux-là, si présentes, n’empêchent pas de traquer ailleurs les coins d’ombre et les éclats de lumière.
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