En marche vers la mort
Gerald Seymour

traduit de l'angais par Paul Benita
Le Livre de Poche
septembre 2017
648 p.  8,70 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Course contre la terreur

Le terrorisme djihadiste est un sujet si proche, si présent, qu’il est délicat d’en faire une matière littéraire sans paraître opportuniste. Gerald Seymour échappe à ce soupçon. Lorsqu’il a publié « The Walking Dead », on était en 2007 et tous les Britanniques se trouvaient encore, comme lui, sous le choc des quatre attentats-suicide qui avaient fait 56 morts et près de 700 blessés à Londres, deux ans auparavant. Face à ce traumatisme national, l’ancien journaliste de la chaîne d’info ITN, habitué à couvrir des conflits à chaud, a pris du recul. Il a cherché à remonter le temps, à démonter l’horloge infernale d’un tel complot pour imaginer ce qui pourrait l’arrêter. Le titre de son livre en français est aussi explicite que l’original : « En marche vers la mort » suit dès son recrutement un jeune Saoudien envoyé se faire exploser en Angleterre. Tandis qu’une cellule dormante l’accueille, les services de renseignement sont très vite mis en alerte. Mais Seymour ne se cantonne pas au récit d’une traque. Il introduit d’autres personnages encore, dont on devine qu’ils vont, à un moment donné, croiser la route des terroristes ou des forces de sécurité. Dans ce compte à rebours à plusieurs inconnues, l’un d’eux aura peut-être le pouvoir d’arrêter la bombe humaine. Mais lequel ? Et y parviendra-t-il ? Le scénario ne cherche pas à reconstituer les attaques du 7 juillet 2005. Mais avec cette pure fiction, on voit bien où ce vétéran du thriller a voulu nous mener à l’époque, du haut de ses 66 ans (76 aujourd’hui) et de ses 23 romans (33 aujourd’hui). A une forme d’exorcisme, à une réhabilitation des forces de la vie. Alors que tous les protagonistes convergent vers le lieu et le moment de l’attentat, il accorde la même attention, le même souci de justesse aux motivations de chacun. Tout en faisant monter la tension, son parti-pris de roman choral souligne comment le hasard, la chance, l’intuition influent sur chaque parcours. C’est à ce prix que le procédé fonctionne. Avec un revers toutefois : dans cette introspection de tous, le kamikaze et ses complices sont scrutés avec le même soin que les autres. Leur sacrifice s’explique : humiliés ou endeuillés, ils agissent par vengeance… Humain. Trop humain ? Dix ans plus tard, on a appris que la haine brute et l’aveuglement idéologique suffisaient à motiver le pire, sans qu’il soit besoin de creuser. Cette réserve posée, il faut prendre Gerald Seymour avec son regard de 2005-2007, et retenir l’essentiel : se gardant des archétypes, insufflant ce qu’il faut de noblesse dans ses héros positif, il nous tient en haleine jusqu’au crescendo final, à couper le souffle.

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jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Terrorisme, bravoure, lâcheté. Thriller autour d’une actualité brûlante.

Journaliste pour ITN pendant une quinzaine d’années, Gérald Seymour publia son premier livre Harry’s game en 1975 et devint écrivain à plein temps à partir de 1978. Depuis il a écrit plus d’une trentaine de livres.
Edité en 2007 sous le titre The walking dead, En marche vers la mort sort en français dix ans plus tard, mais reste d’une actualité brûlante. C’est seulement le second livre de l’auteur, repris par Sonatine Editions, après Dans son ombre paru en 2015.

« Comme tous ceux qui étaient assis dans l’ombre dérisoire du mur, Ibrahim était un mort vivant. Plus tout à fait un jeune homme à qui ses deux premières années de médecine offraient un avenir et pas encore un martyr qui serait honoré et accueilli à la table de Dieu. Il connaissait les récompenses offertes aux chahids, car elles lui avaient été énumérées à la mosquée de Habala par l’imam qui avait été son protecteur et son recruteur, qui avait rendu possible le début de son voyage vers le paradis. »

« Au plus profond de lui, la peine pour son père l’emportait, ainsi que la volonté de lui apporter une fierté qui le soulagerait de sa terrible dépression. Il y avait aussi la vengeance, la volonté de frapper les forces du mal et de montrer au monde la détermination de la foi chez un jeune homme. Sa mère était morte parce que les maîtres du royaume privaient de ressources la province d’Asir. Ces gouvernements corrompus cohabitaient avec les kafirs, les mécréants. Son frère aîné était mort pour défendre un pays musulman envahi et violé par des impies. Son deuxième frère était mort des mains des pires des infidèles. Il croyait que sa propre mort, son martyre, libérerait son père de la mélancolie. »

Ce roman de Gérald Seymour est non seulement une extraordinaire analyse psychologique de ce jeune homme, Ibrahim Hussein, tout au long de son cheminement vers l’acte final, mais aussi celle de nombreux intervenants qui vont être mêlés de près ou de loin à cet acte barbare dont l’actualité nous parle quasi quotidiennement.
Le style et le sujet en font un thriller haletant : une croisade au nom d’un Islam intégriste qui creuse la fracture entre bons et méchants, yankees et X-rays, ceux qui portent les bombes.
Mais Ibrahim n’est qu’un pion aux mains d’un duo qui peut déchaîner l’enfer, un planificateur qui recrute et organise, et un ingénieur qui assemble la bombe : un gilet, des câbles, de la dynamite et des clous.
L’auteur ne fait pas preuve de manichéisme en nous forçant à nous interroger sur les frontières entre le bien et le mal. David Banks, officier d’élite du contre-espionnage anglais, doute aussi de cela après avoir retrouvé et lu le carnet d’un de ses aïeuls, engagé volontaire au sein des Brigades internationales dans l’Espagne de 1937, et qui reconnaît la bravoure de l’ennemi.
La bravoure dont fait preuve le jeune Ibrahim est aussi remarquable, à tel point que le personnage suscite de l’empathie. Même s’il est responsable de ses actes, la vengeance qui le guide est tout à fait compréhensible. Son endoctrinement est tel qu’il ne voit pas qu’il est juste un pion aux mains de chefs qui se servent de cette chair humaine pour mener leur propre guerre.
A l’inverse, les deux hommes de main irlandais, chargés d’obtenir la moindre information de la bouche d’un activiste repenti, suscitent le dégoût . La cruauté dont ils font preuve peut-elle se justifier par le besoin de sécurité que nous attendons de nos dirigeants et des services chargés d’évaluer la menace et d’obtenir des renseignements ?
Dans la guerre que nous menons contre l’État Islamique, peut-on se permettre de suivre un code de bonne conduite, ou doit-on agir comme des barbares, être favorable à la torture, choisir entre le pire et le moindre mal ?
Terrorisme, bravoure, lâcheté. Une actualité brûlante traitée avec recul et humanité.

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