Être ici est une splendeur: Vie de Paula M. Becker
Marie Darrieussecq

P.O.L
mars 2016
160 p.  6,20 €
ebook avec DRM 10,99 €
 
 
 
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coup de coeur

Ce livre est né d’une rencontre, celle de Marie Darrieussecq et d’un tableau représentant une maternité comme jamais elle n’en avait vu : une mère allongée avec son enfant contre son sein. Qui l’avait peint ? Ce ne pouvait être qu’une femme ; les hommes ont de ce thème une vision qui leur est propre et qui n’a rien à voir avec l’expérience de la maternité : il y avait là une douceur, une simplicité, une complicité mystérieuses, le sentiment proprement féminin et incarné de cette énigme qu’est la vie. Il fallut une longue quête pour découvrir qu’il était l’oeuvre de Paula M. Becker, née en Allemagne en 1876 et morte en 1907; au cours de sa brève existence, Paula a produit une oeuvre profondément originale qui n’a connu aucun succès, éclipsée par le travail de son mari, également peintre, mais dans le goût dominant de l’époque. Après sa mort, sa mère a publié sa correspondance et une partie de son journal intime en dépit de l’hostilité que le régime nazi proclamait pour cet exemple d' »art dégénéré ». Mais ses toiles ont tardé à rencontrer la reconnaissance qu’elles méritaient. Marie Darrieussecq part à leur recherche et suit la genèse de leur production qui est, en même temps, le cheminement d’une jeune femme vers sa liberté – Paris en est le symbole – Rilke, avec lequel elle est liée, l’ange tutélaire et ambigu. Il est loin d’être acquis, alors, qu’une femme puisse rivaliser avec les hommes dans le domaine de la production artistique, tout particulièrement dans celui des beaux-arts ; qu’elle puisse seulement exister avec un regard qui lui soit propre, qu’elle puisse exprimer avec des moyens qui ne doivent rien à un quelconque héritage sa présence au monde. Paula Becker peint des enfants, des petites filles au regard intense, qui tiennent dans leurs mains en corolle des fleurs bleues, des femmes dans la dignité lasse de leur corps, des nus qui n’ont rien de comparable avec ceux que peignent les hommes, saintes ou putains, des corps de femmes nues peints par une femme. Elle peint des natures mortes, des légumes, des fruits, des fleurs. Elle travaille d’arrache-pied, comme si le temps lui était compté et elle s’éloigne de ce mari qui ne la comprend pas. Ils se retrouvent, pour une dernière tentative de reprendre la vie commune ; une enfant va naître et Paula meurt, quelques semaines plus tard, d’une embolie pulmonaire. Rilke écrira à sa mémoire ce Requiem qui est un de ses plus beaux poèmes, sans que son nom y apparaisse. Cette biographie est toute vibrante de la joie de cette rencontre, de cette amitié qui naît entre deux femmes qui ne pouvaient se rencontrer et qui partagent tant de choses. Marie Darrieussecq écrit là son plus beau texte, le plus maîtrisé. Ce livre accompagne l’exposition des oeuvres de Paula Becker qui a eu lieu au Misée d’Art moderne de la ville de Paris ; il en est la clé indispensable.

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coup de coeur

Peindre, peindre, peindre…

En 2010, Marie Darrieussecq reçoit une invitation pour un colloque de psychanalyse sur la maternité. Son regard est immédiatement attiré par la petite reproduction d’un tableau dans un coin : une femme allongée allaitant son enfant. La position est juste, vraie. Un homme n’a pu voir cela. En effet, c’est une femme qui a peint le tableau : Paula M. Becker. Marie commence des recherches, est éblouie devant les reproductions qu’elle découvre et s’interroge : pourquoi cette femme peintre n’est-elle pas plus connue, pourquoi ne voit-on pas ou si peu ses tableaux ? Etrange. Elle se rend à Essen dans la Ruhr au musée Folkwang. Elle veut voir l’un des autoportraits de Paula. Il faut descendre au sous-sol, l’informe le directeur. Il y a beaucoup d’œuvres de femmes au sous-sol. Celles des hommes sont à la lumière. Derrière une vieille télé, l’Autoportrait à la branche de camélia. Paula Becker n’aime qu’une chose : « Oh, peindre, peindre, peindre ! ». Ses amis sont Clara Westhoff et Rainer Maria Rilke. Clara est sculptrice, Rilke est poète. Paula décide de quitter Worpswede pour Paris : elle s’inscrit à l’Académie Colarossi et suit des cours d’anatomie à l’Ecole des Beaux-Arts. Elle fréquente le Louvre. Elle adore Monet, Cézanne, Gauguin. Elle aimerait montrer toutes les merveilles qu’elle découvre à Otto Modersohn, un autre ami peintre. Il finit par venir mais repart aussitôt, sa femme vient de mourir. « A Worpswede, elle peint l’écorce noir et blanc des bouleaux, la tourbe des marais. » On est en 1900, Paula a vingt-quatre ans. Elle peint des paysannes, des jeunes filles, des voisins, des vieillards, des arbres… 1901- Paula épouse Otto et Clara, Rilke. Les parents de Paula acceptent ce mariage à condition que leur fille prenne des cours de cuisine : une femme doit « savoir nourrir son mari ». Paula part à Berlin pendant deux mois, période qu’elle appellera son « siècle culinaire ». Mais son âme « meurt de faim ». Elle ne supporte pas les situations qui lui « prennent de l’air ». Elle veut peindre. Elle n’est pas heureuse : « La routine, la cuisine. La matérialité des choses… » Elle repart à Paris, puis revient. Otto s’inquiète et écrit dans son journal que « son intérêt pour la famille et sa relation à la maison est trop faible » et en matière de peinture, elle ne veut, hélas, écouter aucun conseil. Lui, au moins, vend des tableaux. Personne ne voit les peintures de Paula. Une femme artiste, c’est une femme qui n’est pas à sa place, c’est un être déplacé, « dégénéré » diront-certains bientôt… A travers cette biographie, Marie Darrieussecq redonne vie à Paula, la place dans la lumière, celle qu’on lui a toujours refusée, parce qu’elle était une femme… Marie voulait « lui rendre plus que la justice…. l’être-là, la splendeur. » C’est réussi et nous irons voir ses tableaux et nous resterons longtemps à les contempler. Peut-être rattraperons-nous ainsi le temps perdu, si c’est encore possible…

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