Hiver à Sokcho
Élisa Shua Dusapin

Folio
août 2016
160 p.  6,80 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Double coup de cœur de  o n  l  a  l u  pour ce roman

Tout en délicatesse

« Il est arrivé perdu dans un manteau de laine. Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental….» L’écriture, épurée, est celle d’une jeune étudiante franco-coréenne qui fait une entrée remarquée dans le monde des lettres avec ce premier texte. Une drôle d’histoire à la vérité que celle de cet homme, Yann Kerrand, un dessinateur de bande dessinée originaire de Granville (Normandie) qui s’installe dans une pension de Sokcho, une ville portuaire coréenne sans attrait en hiver, et d’une jeune fille qui travaille dans cette pension. C’est elle qui raconte. Expérience de lecture déroutante. Alternance de descriptions poétiques, esquisses de tableaux changeants qui s’emplissent au fur et à mesure de la lecture : ici un paysage maritime, là le dessinateur de dos griffant le papier de traits d’encre. Et puis scènes intimistes, rageuses parfois.

 Un rapport ambigu à la nourriture

Courts chapitres que la narratrice consacre à évoquer les relations complexes de la jeune fille et de sa mère, vendeuse de poissons, ou avec son amant, un apprenti mannequin. Et puis il ya ce rapport ambigu, étrange, à la nourriture. Des passages consacrés aux repas, aux recettes préparées avec soin (pour nourrir cet étranger qui l’attire, ou des plats préparés pour les pensionnaires dont elle a la charge dans cette pension de famille) et… scènes de dégoût, de « gavage » lorsque les aliments deviennent un enjeu entre la mère et la fille.

L’atmosphère de ce premier roman surprend, subjugue même par instants. On s’attache à ces deux protagonistes qui se croisent, communiquent de manière détournée -lui par le dessin, en quête d’inspiration nouvelle, elle par la nourriture et la créativité qu’elle met à cuisiner- sans jamais se livrer complètement.

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Femme de papier

Elisa Shua Dusapin, jeune auteure franco-coréenne, vient de recevoir le prix Robert Walser pour un premier roman plein de délicatesse, écrit sur le fil, et qui parle magnifiquement des êtres funambules, des sens et du devenir qui n’advient jamais.

La narratrice vient de terminer ses études de français à Séoul et travaille depuis peu dans une petite pension de famille de Sokcho, sa ville natale, à l’extrémité Nord-Est de la Corée du Sud. Un jour d’hiver, l’arrivée d’un auteur français de bande dessinée la tire de sa torpeur. Effacée et anorexique, la jeune femme anonyme est intriguée par cet homme venu chercher on ne sait quoi dans cette ville portuaire, engourdie, froide et inhospitalière. Peu à peu, un lien impalpable se tisse, alors qu’elle l’accompagne dans ses balades presque silencieuses. Quand il dessine dans sa chambre, elle l’épie à travers sa porte entrouverte, ou colle son oreille à la paroi qui les sépare pour entendre crisser la plume sur son carnet, étrangement jalouse des femmes de papier qu’il esquisse nuit après nuit.

L’histoire d’une histoire qui n’a pas lieu

Elle leur compare son corps soumis à sa propre dictature, influencée par les chairs modelées à coups de bistouri dans un pays où la chirurgie esthétique fabrique à la chaîne des jeunes gens identiques, occidentalisés et obsédés par leur physique. Pensant peut-être trouver une échappatoire en ce pygmalion voyageur, troquant encre de seiche pour encre de Chine, elle devient son Ariane qui le guide aux confins d’une géographie montagneuse et d’une frontière dangereuse ; mais on sait d’avance comment l’épisode avec Thésée s’est terminé.

« Hiver à Sokcho », c’est l’histoire d’une histoire qui n’a pas lieu entre quelqu’un de passage et quelqu’un qui attend, des désirs avortés de ces êtres qui se tiennent au seuil d’eux-mêmes. La frontière avec l’Etat totalitaire symbolise cet entre-deux, ce no man’s land où les solitudes en transit échouent à se rencontrer vraiment. Avec une économie de moyens assez stupéfiante, l’auteure exalte pourtant la sensualité dans les regards furtifs et les gestes masculins auxquels la narratrice se dérobe malgré elle, l’écoute nocturne et érotisée du grattement de la plume sur le papier rugueux, et la cuisine aux relents de poisson qu’elle prépare avec soin mais que l’étranger se refuse à goûter. Vous l’aurez compris, ce roman ne tient presque qu’à sa fragilité et à ses détails, ce qui le rend d’autant plus beau et singulier.

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