L'illusion délirante d'être aimée
Florence Noiville

Points
août 2015
196 p.  6,50 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
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Face à la folie

Laura Wilmotte est journaliste de télévision, elle présente chaque semaine une émission d’interviews sur des sujets de société. Rigoureuse, professionnelle, très appréciée du public et de la direction de sa chaîne, elle semble maîtriser entièrement sa vie. Jusqu’au jour où C. entre dans son bureau et lui dit : « Regarde ! Je me suis habillée en toi ! ».
Laura a connu C. au temps où toutes deux étaient en prépa. Elles se sont perdues de vue, retrouvées récemment et Laura a aidé C. à décrocher un job à la télé. Ce jour-là donc, C. a endossé exactement les mêmes vêtements que Laura, qui est interloquée mais ne s’alarme pas trop. Pourtant, l’attitude de C. devient de plus en plus étrange, et menaçante.
Coups de fil à toute heure de la nuit, textos, courriels, C. harcèle Laura, la couvrant d’une sorte de passion incontrôlée, persuadée que Laura l’aime également et finira par le reconnaître. Plus insidieusement, elle cherche à faire le vide autour de Laura, en complotant pour qu’elle se retrouve totalement à sa merci.
Le livre alors se fait polar car on ne sait comment Laura pourra se défaire de cette emprise malsaine, et Florence Noiville analyse finement les ressorts de la relation perverse et déstabilisante dans laquelle sa narratrice s’est retrouvée bien malgré elle, nous entrainant dans une sorte d’affrontement entre les deux femmes, affrontement dont on sent que l’issue sera terrible.
Au-delà de la spécificité de l’histoire de Laura et C. ce roman, et c’est peut-être sa principale qualité, reflète aussi la violence des relations de travail dans les bureaux feutrés des grandes entreprises médiatiques.

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coup de coeur

« Comme on parle de crises anxieuses le psychiatre a un joli mot pour les crises de Léa. Ce sont, dit-il, des « crises d’Espoir ». »

Laura est une femme heureuse : elle anime une émission télé à laquelle elle tient beaucoup et qui l’épanouit; elle y trouve du sens et a l’impression de partager réellement quelque chose avec ses invités. Par ailleurs assez sauvage, elle est heureuse également avec son amoureux. Retrouvant par hasard une amie connue en prépa, dont elle avait été proche (elle a peu d’ami(e)s) et qui l’avait aidée à l’époque (lui ouvrant des accès à la culture), elle lui obtient un poste dans la même chaîne qu’elle. Elle conserve envers C. un vague sentiment de culpabilité, elle avait eu son concours mais pas C., elle a laissé leur amitié se distendre, tout ça. Pendant un moment tout va bien et c’est vraiment brutalement que la situation dérape : C. est atteinte du syndrome de Clérambault. Egalement appelé érotomanie, cette psychose paranoïaque n’a rien d’insidieux ou de progressif : ceux qui en sont atteints le sont très brusquement, ils ont la sensation d’une « révélation » et rien (mais RIEN) ne peut les détourner de leur obsession. C. est donc persuadée que Laura est amoureuse d’elle – ce qui en soi ne serait pas gênant au fond sauf que la pathologie la fait agir de façon absolument intrusive et totalement déviante… « L’illusion délirante d’être aimé » (quel beau titre) est un roman qu’on lit d’une traite dès lors qu’on a posé les yeux sur sa première phrase. La narratrice, habituée à se documenter pour son émission, creuse le syndrome aussitôt qu’elle l’a identifié, avec l’aide de psys, de lectures et de témoignages et c’est passionnant. Mené comme une enquête, le roman propose un épilogue un petit peu facile mais romanesque – le tout est très contemporain et se dévore ! « Une responsabilité. Ce mot fait mouche. Responsabilités, devoirs, injonctions, agressions. Tout à coup, je ne vois plus que ça autour de moi. Je survis dans un monde où tout, objets animés et inanimés, me donne des ordres. Il y a les consignes évidentes, le portable me disant le matin réveille-toi, le rappel lève-toi, la radio écoute-moi, la pendule dépêche-toi, le frigidaire remplis-moi, la nourriture périmée mange-moi, l’appartement nettoie-moi, les factures paie-moi, les publicités achète-moi, le mendiant dans la rue donne-moi… A quoi s’ajoutent les messages de toutes sortes, ouvre-moi, écris-moi, réponds-moi, commente-moi, explique-moi, like moi, le téléphone décroche-moi, parle-moi, rappelle-moi, écoute-moi, réconforte-moi, plains-moi…, la télé (à travers mon émission) intéresse-moi, amuse-moi, captive-moi, distrais-moi, surprends-moi, fidélise-moi… Avant C., je souffrais déjà physiquement de ce monde « à l’impératif ». Je me voyais, tel saint Sébastien, transpercée par une flèche supplémentaire chaque fois que venait s’ajouter quoi que ce soit demandant qu’on lui prête attention.«

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coup de coeur

Illusion Délirante d’Etre Aimé… I D E A… comme une idée pernicieuse, comme la puissance d’une idée sur deux personnes : le malade et la victime, le sujet et l’objet. Le sujet passe successivement par quatre étapes du syndrome de Clérambault (ou érotomanie) : 1/ l’exaltation ou l’instant de la révélation pour le sujet qui acquiert la certitude subite que l’objet l’aime en secret, 2/ le dépit où le sujet comprend que l’objet ne répond pas à ses stimulis parce qu’il ne peut pas, 3/ la rancune parce que le sujet conçoit que l’objet ne répond pas non pas parce qu’il ne peut pas mais parce qu’il ne veut pas et 4/ le passage à l’acte en général de nature mortifère…

Le malade construit cet amour fictif sur deux fondations contradictoires : la haine de l’objet et l’existence d’un signe déclencheur qui lui fera transformer cette haine en amour inversé obsessionnel dans la mesure où le sujet est persuadé non pas d’aimer l’objet mais que c’est l’objet qui l’aime sans s’en rendre compte.

En retournant le sentiment d’amour, le sujet va également retourner l’objet en semant en lui un doute, une obsession miroir, une graine d’auto-destruction qui fera de la victime une double victime : victime du malade et victime d’elle-même.

Florence Noiville s’est largement documentée sur le travail de Gaëtan Gatian de Clérambault qui a caractérisé l’érotomanie au début du XX° siècle, s’est fondée sur des cas précis historiques et contemporains. Elle démonte ainsi pas à pas l’intrusion provoquée par le sujet dans la vie du sujet, le harcèlement subi, les manœuvres consistant à inverser dans les regards de l’entourage la perception que peuvent avoir la famille, les amis, les collègues du rôle du sujet et de l’objet pour transformer l’un en l’autre.

Tout le paradoxe de cette pathologie vient de ce renversement des rôles, du double jeu joué par le sujet et l’objet, par l’antinomie entre l’illusion d’être aimé produite par le sujet, sa haine profonde mais réelle pour l’objet et les manœuvres de harcèlement perpétrées au nom d’une illusion obsessionnelle.

Là où le roman de Florence Noiville interpelle le lecteur, outre une écriture et une construction parfaitement maîtrisée, c’est dans sa recherche de solution, non pas à la pathologie, il ne semble pas y en avoir autrement que dans la mort, à la situation elle-même : comment l’objet peut-il s’en sortir ?

Florence Noiville inverse alors à nouveau les rôles pour à la fois instiller le doute dans l’esprit du lecteur sur la nature de la victime et sa réelle (ou pas) bonne santé mentale et dans le même temps faire du malade la nouvelle victime et de la victime une coupable.

Si le roman met une soixantaine de page à se mettre en place, la seconde moitié du récit tient toutes es promesses et plonge le lecteur dans le quotidien harcelé et halluciné de la victime.

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