Kinderzimmer
Valentine Goby

Actes Sud
août 2013
230 p.  7,80 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Naître à Ravensbrück

Je l’avoue, quand j’ai pris connaissance du sujet de « Kinderzimmer », je me suis dit : l’histoire d’une jeune résistante française, enceinte, au camp de concentration de Ravensbrück – écrite par une femme, en plus –, attention, on veut nous prendre en otage. Donc j’ai ouvert le livre sans trop y croire. Et trois heures et demie plus tard, ressortie du roman complètement bouleversée, je me promettais ne plus jamais exprimer de tels jugements à l’emporte-pièce.

Avant d’entrer dans le réseau, Mila s’appelait Suzanne Langlois. Sa mère s’étant jetée par la fenêtre pour abréger les souffrances liées à la maladie, elle habitait avec son père mutilé de guerre et son grand frère dans leur boutique de la rue Daguerre, où elle vendait des partitions de musique. Lorsque les Allemands ont occupé Paris, la boutique est devenue un lieu de renseignements clandestins. Une nuit, Mila a abrité un résistant blessé et leurs corps ont trouvé dans l’étreinte une consolation mutuelle. Quelques semaines plus tard, Mila était embarquée avec sa cousine Lisette dans le cauchemar nazi. D’abord un centre d’internement en région parisienne puis Ravensbrück, le camp des femmes.

Malnutrition, dysenterie, coups de bâtons, interminables appels dans l’aube glaciale, Mila tient bon alors que sa cousine perd peu à peu ses forces vitales. Mila n’y connaît rien, mais elle sent que le fœtus qui loge en elle, lui donne une raison de se battre. Le ventre d’une future mère plongée dans l’horreur concentrationnaire ne grossit pas. Du tout. Il faut que Mila perde les eaux (« les os », croit-elle, tétanisée par l’imminence d’un événement auquel l’environnement purement masculin de son enfance ne l’a pas du tout préparée) pour que ses compatriotes du Block finissent par croire à sa grossesse. De toute façon, à Ravensbrück, aucune femme n’a plus ses règles. À la naissance de James, Mila découvre le monde parallèle de la « Kinderzimmer », la chambre des enfants. Oubliez les layettes et les ours en peluche : les bébés nés en camp ont maximum trois mois d’espérance de vie. Les rats, le froid et la faim sont leur quotidien. Mais les Alliés approchent, les amitiés les plus indéfectibles peuvent naître elles aussi derrière les barbelés, et Mila est un personnage de fiction : Valentine Goby nous entraîne dans ses pas de survivante forcenée, de mère à toute épreuve.

L’écriture de cette auteure aux huit romans très remarqués et d’une abondante œuvre pour la jeunesse n’aurait plus besoin d’être louée. Lyrique parfois, mais jamais flatteuse, explicite souvent, mais jamais aride, elle ajoute à la tradition de la littérature concentrationnaire la distance du romanesque, sans jamais rendre indécent le procédé fictionnel. Au contraire, le relief donné aux personnages, ces femmes auxquelles le camp n’est pas parvenu à ôter la singularité, la beauté de leurs sentiments (et non la « bonté »), la construction narrative haletante, en se mêlant aux descriptions omniprésentes du corps et de la maladie, de la faim, de la merde, font non seulement la lumière sur un chapitre méconnu de l’histoire des camps (la naissance de centaines de bébés), mais rendent un hommage puissant à la victoire de l’humain sur la barbarie.

Les dernières semaines de sa captivité, Mila se force à noter sur de minuscules morceaux de papier tous les indices qu’elle récolte de l’extermination des prisonnières, pour témoigner un jour, peut-être. « Kinderzimmer » remplit cette mission. Un roman qui se lit en apnée, un fragment de mémoire charnel et indispensable.

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coup de coeur

Bouleversant mais nécessaire

L’auteure nous décrit le quotidien des femmes déportées dans le camp de Ravensbrück en 1944. Parmi ces détenues, Suzanne Langlois, une jeune fille de vingt ans, prisonnière parce qu’elle faisait partie d’un réseau de résistance. Suzanne, qui se fait appeler « Mila », est enceinte de trois mois mais n’ose le dire. D’abord, parce qu’elle est persuadée qu’elle ne sortira pas vivante du camp. Ensuite, parce que cette grossesse est la seule chose qu’elle peut encore contrôler. Elle veut protéger le plus longtemps possible cette « zone inviolable ». Mais l’accouchement approchant, et l’angoisse accompagnant la grossesse grandissant, la jeune fille décide d’en parler à celles qui partagent sa couche. Elle découvre alors l’entraide formidable qui règne entre ces femmes. Elles s’appellent Georgette, Thérésa, Louise ou encore Marie-Paule et deviennent les nourrices de l’enfant à naître. Avant sa déportation, Mila ne vivait qu’entourée de son frère et de son père et était dépourvue de tout repère féminin, ce qui explique notamment son ignorance concernant l’ accouchement et la confusion qu’elle fait entre « perdre les eaux » et « perdre les os ». A l’intérieur du camp, elle découvre ces mères, ces sœurs, qui vont l’aider et peu à peu se substituer à sa propre mère, décédée alors qu’elle n’était qu’une enfant. Paradoxalement, c’est dans ce camp d’extermination que Mila donne la vie et devient une femme. Le camp de Ravensbrück peut alors être appréhendé comme une période de marge durant laquelle ces figures féminines soutiennent Mila, lui apprennent à construire son identité de femme et de mère. Elles sont des repères dont elle imite les gestes. Mila devient alors plus forte et décide de se battre pour son enfant ainsi que pour celles qui l’ont aidée et aimée. Elle n’est plus seule, ils sont dorénavant une famille. Son nourrisson est une chance, une protection. La Kinderzimmer, la chambre où sont laissés les nouveau-nés, apparaît comme un court répit à la cruauté. Grâce à son bébé, Mila part pour un kommando extérieur avec d’autres mères et fuit ainsi la mort prématurément.
Ce livre est bouleversant, poignant, très éprouvant même mais indispensable. La lecture est violente, troublante, les mots frappent, déstabilisent le lecteur dans sa quiétude. C’est un récit criant de vérité que nous livre l’auteur, où l’horreur et l’indicible côtoient la solidarité et l’amour fraternel. En lisant cet ouvrage, nous devenons ces femmes déportées, animalisées, réduites au néant, nous sommes saisies par les épreuves endurées, les maladies, les cadavres entassés, la violence, la barbarie. Mais nous sommes surtout admiratives de leur courage. « Kinderzimmer » est avant tout un bel hommage rendu aux femmes, ces femmes courageuses, solidaires, héroïques même car elles ont non seulement la force de survivre mais aussi car elles continuent de faire des gestes quotidiens et de percevoir le camp comme une partie du monde. Une belle leçon de vie.

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coup de coeur

Un roman magnifique et nécessaire

Encore un livre sur la Seconde guerre mondiale ? Oui, mais pas un livre de plus selon moi : un livre à part. Quel talent, quelle jolie plume faut-il pour tirer de cette noirceur, de cette horreur, un roman aussi beau et plein d’une émotion qui ne soit pas tire-larmes… Valentine Goby ne nous épargne rien de la maladie et de la puanteur, des coups et de la mort ; de la survie de ces milliers de femmes qui, dans une promiscuité inimaginable et confrontées à la faim et aux travaux qui, on le sait, les font mourir à petit feu, se raccrochent au moindre espoir, à un repas évoqué à défaut d’être consommé, aux souvenirs qui illuminent autant qu’ils peuvent faire désespérer.

« Encore » un roman sur ce sujet, mais qui nous permet de découvrir une réalité encore fort méconnue (pour ma part) malgré tout ce que l’on a pu voir et lire déjà : celle de la chambre des enfants, de ces femmes qui arrivaient dans ce lieu de mort en portant la vie.

C’est un superbe roman que j’ai terminé hier matin, mon fils de 14 mois endormi sur mon ventre après un xième réveil nocturne, prenant pleinement conscience de la chance qui est la mienne d’être réveillée par lui, de pouvoir dormir près de lui, l’allaiter autant qu’il le souhaite, sans craindre d’avoir à compter les jours qui nous sont offerts.
J’ai découvert Valentine Goby avec ce titre, nul doute que je m’empresserai de rechercher les autres!

J’ajouterais, en tant qu’enseignante, que c’est un roman nécessaire, parce que nos élèves semblent de plus en plus oublier que tout cela n’est pas qu’une fiction. Un roman qui me semble une très belle occasion pour une exploitation conjointe en français/histoire, dans le cadre d’un travail sur la Seconde guerre mondiale.

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coup de coeur

La mort n’a pas gagné tant qu’il reste de la vie

Les femmes de ce roman sont des déportées politiques. Dans l’hiver de Ravensbrück, où elles sont des dizaines de milliers, elles se raccrochent à ce qui reste de la vie, les recettes qu’on connaît par cœur, qui réchauffent l’esprit à défaut de combler le ventre, elles se raccrochent à ce qui reste d’humain au milieu de l’inhumanité. Et celle que l’on nomme Mila, alors que la mort est tout autour, porte la vie dans son ventre. Un jour, avant Ravensbrück, Mila déjà a perdu un bébé. « Il a dû le sentir, que je n’étais pas une branche solide pour lui. » Mais cette fois tout est différent, et l’enfant va naître. Le petit James l’ignore : lui aussi est une branche. De la mère et de l’enfant, qui maintient l’autre en vie ?

Connaître son histoire, c’est naître une seconde fois. Le roman de Valentine Goby (dont la note d’intention est reproduite ci-dessous) raconte le quotidien tel qu’il était avant que les êtres ne sachent qu’il allait faire partie de l’Histoire, posant la question de la temporalité dans cette période de notre passé.

Il n’y aura jamais un livre, un film, une exposition de plus – ou de trop – sur les atrocités dont sont capables les hommes. « Vivre est une œuvre collective », écrit Valentine Goby. Transmettre aussi. Tout ce qui concourt à entretenir le souvenir et à empêcher d’oublier est nécessaire. Kinderzimmer est un roman nécessaire. Et un roman d’une grande force, servi par une écriture précise, ciselée, exigeante et – oui – lumineuse. Parce que la mort n’a pas gagné tant qu’il reste de la vie.

Retrouver Sophie Adriansen sur son blog

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