L'intérêt de l'enfant
Ian McEwan

traduit de l'anglais par France Camus-Pichon
Folio
monde entier
octobre 2015
240 p.  7,40 €
ebook avec DRM 6,99 €
 
 
 
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Ménage à trois !

Se plonger dans un roman de Ian McEwan, c’est l’assurance de ne pas être déçu, de ne pas relire toujours le même livre, de changer d’univers à chaque fois. L’histoire débute par la scène de ménage d’un couple bourgois et cultivé, amateur de littérature et d’opéra, de bons vins et de mets raffinés. Jack, 59 ans, annonce à sa femme Fiona, qu’il est temps pour lui de « brûler ses dernières cartouches ». Cartouches qui ont 28 ans et portent le prénom de Melanie ! Mais ce n’est pas tout : il aimerait bien que son épouse se montre compréhensive et accepte de faire ménage à trois. Fiona, juge spécialisée dans les affaires familiales, a l’habitude de trancher dans le vif : il n’en est pas question. S’il veut avoir une liaison, il quitte la maison. Immédiatement et définitivement. En quelques pages, le décor est posé, l’ambiance suggérée, mais peu à peu l’histoire se déporte sur le métier de Fiona. Les décisions qu’elle doit prendre à longueur de journées, des décisions qui vont bouleverser la vie des gens comparaissant devant elle, ont forcément un impact sur sa propre existence. Comment rentrer  le soir à la maison comme si de rien n’était lorsqu’on vient de se prononcer sur le sort d’un des frères siamois qui doit mourir pour sauver l’autre ? Comment s’endormir sereinement lorsqu’on doit dire si oui ou non l’hôpital peut transfuser Adam, 17 ans, qui souffre d’une leucémie ? Ses parents, très religieux, refusent. Mais il est mineur, et c’est à la cour d’arbitrer. Un cas si épineux que Fiona se rend à son chevet. Cette rencontre avec un jeune homme brillant, respectueux des convictions de ses parents aura des conséquences imprévisibles. Pour les personnages comme pour les lecteurs…

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Elégant et féroce, du pur McEwan.

Ian McEwan est décidément un observateur implacable et sans concession de la nature humaine. Il aime par-dessus tout mettre le doigt sur ses faiblesses, sur ce qui rend l’individu faillible. Il nous a souvent parlé d’amour et de trahison, de lâcheté, de culpabilité et d’arrogance, mais chaque fois avec un angle de vue différent. L’intérêt de l’enfant ne déroge pas à la règle, à la fois féroce et élégant comme si, malgré leurs défauts les êtres humains méritaient quand même d’être aimés. Ici, l’auteur choisit d’opposer la rigueur d’un cerveau gouverné par la raison aux secousses provoquées par des sentiments non maîtrisés. Le personnage de Fiona Maye, juge aux Affaires Familiales, éminemment respecté est la rigueur incarnée. Un mot peut la qualifier : la maîtrise. D’elle-même, de sa vie, de l’image qu’elle diffuse autour d’elle. Mais il suffit de quelques phrases, d’entrée de jeu pour comprendre que nous la rencontrons dans un moment de trouble, propice à la déstabilisation. A soixante ans, son mari menace de faire chavirer le bel équilibre qu’elle croyait acquis et par-là même tout l’édifice qui soutient son personnage. Est-ce pour cela qu’elle choisit de sortir un peu du cadre pour juger une affaire urgente qui a pour enjeu la vie ou la mort d’un adolescent ? En tout cas, en rencontrant Adam Henry qui à 17 ans refuse la transfusion sanguine qui pourrait le guérir au prétexte de ses convictions religieuses, quelque chose chez elle est suffisamment remué sans qu’elle s’en rende compte tout de suite. Adam représente la jeunesse, la vie devant lui, les promesses. Il lui rappelle ses rêves de jeunesse à elle, ses velléités artistiques… Pour la juge, c’est un dossier qu’il faut traiter « dans l’intérêt de l’enfant ». Pour la femme, c’est un peu plus que ça… Avec Fiona Maye, Ian McEwan tient un de ses personnages les plus complexes et pas forcément aimable (comme souvent). A force de maîtrise, elle en oublie de vivre malgré l’échappatoire qu’elle trouve dans la musique pour exprimer ses sentiments. Elle en néglige surtout son mari, que l’on n’arrive pas vraiment à blâmer lorsqu’il prétend chercher ailleurs un peu de réconfort. Elle n’est pas mère, faute de temps, mais ne semble pas le regretter outre mesure. Quoi que. Malgré toutes ses certitudes, sa fierté et sa réputation Fiona n’est pas à l’abri d’une erreur d’appréciation. Lorsque l’on réprime à ce point ses propres sentiments, lorsque l’image que l’on donne est plus importante que sa réalité, comment peut-on évaluer correctement les sentiments des autres ? McEwan fait tomber les masques avec une dureté qui n’épargne personne et laisse Fiona face à ses propres manquements. Encore une démonstration bien ficelée même si j’ai regretté le côté un peu moralisateur de la fin.

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