La déesse des petites victoires
Yannick Grannec

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décembre 2099
538 p.  8,40 €
 
 
 
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coup de coeur

La danseuse et le savant

Dans sa morne maison de retraite de Doylestown, l’insolente et rageuse Adèle Gödel est fort courtisée. Par des vieillards décrépits désireux de peupler la solitude de leur avant-dernière demeure ? Non. Par le gotha intellectuel de l’Institute of Advanced Study, de Princeton, qui convoite goulûment les précieuses archives de son mari, dont elle est l’unique héritière. Son nom ? Kurt Gödel, mathématicien de génie, psychopathe notoire, grand ami d’Einstein qui, dans la vraie vie, prétendait ne se rendre à son bureau que pour le plaisir de la conversation du retour avec ce savant d’exception. Sa veuve Adèle, ancienne danseuse de cabaret viennoise, toujours pétulante malgré les années, refuse avec obstination et délectation de transmettre ces précieux documents, trop heureuse de pouvoir enfin mépriser à son tour cet aéropage prestigieux qui considéra avec dédain l’attelage improbable qu’elle forma jusqu’à la fin avec ce prodige des mathématiques. Un esprit tourmenté et malade, sur lequel elle veilla tel un ange gardien, parfaitement insensible aux charmes de la physique quantique et du théorème d’incomplétude, mais attentive et dévouée, le protégeant contre vents et marées de lui-même et des terreurs paranoïaques qui l’assaillaient sans répit.
Fin stratège, le nouveau directeur de l’IAS dépêche sur place une jeune stagiaire, en charge d’apprivoiser la mégère et lui soutirer enfin les précieux documents que la science réclame à cor et à cri. Sympathique tâcheronne qui laisse apparaître, telle une marionnette naïve, les ficelles de sa manœuvre, Anna finit par s’attirer l’affection brutale mais sincère de la rombière, qui consentira à lui livrer le récit de sa vie inattendue avec Kurt Gödel, faisant du même coup l’éducation sentimentale de la jeune femme. Une héroïne haut en couleur et une belle histoire sur le foisonnement intellectuel de la première moitié du XXème siècle.

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Le théorème de complétude est un sujet peu abordé dans les dîners en ville. Sauf quand ils rassemblent, à Princeton, Albert Einstein et d’autres scientifiques, parmi lesquels Kurt Gödel qui en avait fait, en 1929, son sujet de thèse. Il n’est pas besoin de l’avoir compris pour connaître le bonheur de lire La déesse des petites victoires, un premier roman aussi ambitieux qu’accessible – il a d’ailleurs reçu le Prix des Libraires. S’il y est question des recherches de Gödel, Yannick Grannec les aborde de biais et avec la curiosité de celle qui n’avait elle-même pas tout saisi, comme elle nous l’explique : « J’ai rencontré l’étrange monsieur Gödel à dix-huit ans, quand le fameux Gödel, Escher Bach m’est tombé entre les mains. Et des mains, puisque ce livre fabuleux était particulièrement ardu ! Il y a cinq ou six ans, j’ai lu un essai sur l’œuvre de Kurt Gödel, puis un autre. Dans chacun, sa femme Adèle y était à peine mentionnée et en termes pas toujours flatteurs. J’ai eu une intuition, celle d’une belle et intense histoire à raconter. Une histoire d’amour de près de 50 ans entre un génie des mathématiques et une petite danseuse. Et à travers elle, toute l’histoire scientifique du 20e siècle. »
Cherchez donc la femme… ou plutôt les femmes. Anna Roth, documentaliste, est chargée de convaincre Adèle Gödel, dans sa maison de retraite, de léguer à l’Institute for Advanced Studies de Princeton les archives laissées par son mari. La rencontre entre la jeune femme et la veuve de 80 ans est celle de deux caractères entiers qui mettront du temps à s’accorder et à trouver une complicité inattendue. Elle est aussi le point de départ d’un double récit : celui d’Adèle qui raconte le passé et celui d’Anna qui vit au présent. La structure s’est imposée : « Dès le début. Le personnage fictif d’Anna Roth, “celle qui écoute”, était nécessaire pour faire parler Adèle et éclairer plus particulièrement la réaction des Gödel à la montée du nazisme. Elle me permettait aussi d’alléger le récit, d’amener un peu de fraîcheur. Les passages historiques et scientifiques étant très documentés, parfois compliqués à écrire, la relation entre les deux femmes est devenue la “récréation narrative” que je m’accordais pour souffler. Et puis Anna a pris corps, elle a refusé de n’être qu’un faire-valoir. Elle a réclamé sa propre histoire. Et ce que personnage veut… »
La relation entre Adèle et Anna constitue la colonne vertébrale d’un livre où chaque élément est à sa place, les scientifiques apportant non seulement une réflexion sur la connaissance mais aussi des moments de drôlerie qu’Einstein n’est pas le dernier à susciter.
Quant à l’aventure du premier roman, Yannick Grannec l’a vécue intensément, jusqu’aux excellents échos qui l’accueillent : « Tous ces moments sont fabuleux, émouvants et je range ces souvenirs bien au chaud pour des jours moins cléments. Mais l’écriture de La déesse des petites victoires a été un marathon solitaire de quatre ans. Avec quelques belles périodes de vrai « flow » et pas mal de grands moments de doutes. Alors, quand j’ai entendu au téléphone une voix inconnue me dire « je veux vous publier ». Oui, c’était peut-être le moment le plus intense. Le doute disparaissait enfin pour un instant. Pour un instant seulement. »

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