La renverse
Olivier Adam

Editions 84
janvier 2016
280 p.  7 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Les remords d’un fils

Ce roman, d’abord, je ne l’ai pas trouvé terrible. Pas renversant. Qu’allait faire Olivier Adam dans pareille galère? Pourquoi diable nous servir un fait divers rabâché ? L’histoire de cet homme politique, Jean-François Laborde, accusé d’avoir abusé de deux jeunes femmes, avec l’aide de sa maîtresse, rappelle évidemment celle de Georges Tron. Et je n’avais franchement aucune envie de la lire. Pourtant, j’ai fini par me laisser embarquer.

Lorsqu’il apprend la mort de Laborde, le maire de M., sa ville natale, Antoine prend la route. Il veut assister à l’enterrement de ce type avec qui sa mère s’envoyait en l’air… Et à mesure qu’il roule vers le passé, notre agacement finit par s’effacer. Cet Antoine, Olivier Adam parvient à le rendre attachant. Ce gars-là, cet adolescent abîmé, sali par les accusations qui éclaboussent sa mère, traitée de tous les noms avant que le non-lieu ne vienne la laver, on a soudain envie de l’approcher.

La sordide histoire, dont nous n’avions rien à foutre -autant le dire grossièrement puisqu’il s’agit d’obscénités commises par des salauds sans foi ni loi-, finit par nous intéresser. Olivier Adam réussit à nous faire sentir l’odeur du dégoût et le poids de la honte de ces adolescents, qui n’ont nul besoin d’écouter aux portes puisque leurs parents déballent devant eux leurs bassesses. On partage leur écoeurement face au chantage des puissants, qui s’en sortent toujours. Olivier Adam nous entraîne dans le camp de ceux qui trinquent : les enfants des accusés et les femmes à qui Laborde aurait promis monts et merveilles (ou plutôt un boulot et une place en crèche pour le marmot) en échange de faveurs sexuelles. Tous endurent le même calvaire, prennent de plein fouet les insultes, le déshonneur et la pitié.

Trop dur, tout ça ! Antoine se sauve dans les deux sens du terme. Il fuit pour sauver sa peau, part en cavale loin de M, s’installe en Bretagne et se terre entre ciel et mer. Dix ans plus tard, le doute l’étreint subitement: et si toute cette histoire était effectivement montée de toute pièce, exagérée du moins ? Alors il aurait abandonné sa mère, sans jamais l’avoir considérée comme une victime. Antoine s’en veut surtout de ne pas avoir su protéger son frère Camille. Soudain l’assaille « le vieux, le long Remords » baudelairien « Qui vit s’agite et se tortille/ Et se nourrit de nous comme le ver des morts ». Il ne parvient pas à l’étouffer, mais y puise la force de respirer, enfin. A défaut de nous avoir renversée, le roman d’Olivier Adam nous a touchée. Et c’est déjà beaucoup.

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

État second

Ce roman d’une grande justesse psychologique nous emmène comme souvent chez Olivier Adam de la Bretagne à la triste banlieue parisienne . Antoine nous raconte avec beaucoup d’humilité, d’objectivité, de tristesse mais non dénuée d’humour, de distance élégante, son enfance et son adolescence irrémédiablement gâchées par le comportement toxique de ses parents. Bien évidemment à travers l’anecdote du fait divers qui va provoquer la chute de la cellule familiale, c’est sa mère qui est surtout mise en scène mais le personnage odieux du père et la façon qu’ont ses parents de faire bloc envers et contre tous et surtout contre leurs deux enfants est parfaitement détestable. Le tout dans un contexte social et intellectuel très limité, avec des personnages odieux et une peinture au vitriol des « petits arrangements entre amis » dans les milieux politicards particulièrement savoureuse. La façon dont vont réagir les deux garçons est tout à fait intéressante. Antoine subit, en silence, Camille tempête. Les deux s’en vont. Mais Antoine va guérir, grâce aux rencontres, en particulier le libraire Joseph, La discrète Chloé et aussi finalement grâce au temps : après un temps en vient un autre, la période de la renverse ne dure jamais éternellement. D’une façon magistrale Olivier Adam se met dans la peau de ce jeune homme pour qui la seule façon de lutter contre son environnement a été de se mettre « entre parenthèses », puis de fuir jusqu’à ce qu’un jour un élément déclencheur lié à son passé enfoui le libère et lui donne la capacité de chercher à comprendre, d’analyser tout ce qui a fait de lui ce qu’il est. Ce sera ensuite le début d’une nouvelle histoire. Il y a beaucoup d’espoir dans ce livre.

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nuit blanche

Plonger sa main dans l’eau et la regarder filer entre les doigts

Dans ce retour sur un scandale politico-sexuel, Olivier Adam poursuit son décorticage des relations familiales et des blessures intimes, avec le talent que je lui connaissais déjà. Le thème cette fois est différent, c’est beaucoup plus violent que d’habitude (et même cru, parfois, en raison du sujet). Il y a une forme de rage dans ces extraits. Mais l’important ici, le cœur du récit, ce ne sont pas les coulisses du pouvoir, la réalisation des ambitions, ni le point de vue des victimes directes (d’autres romans l’ont abordé ou le feront), mais les victimes indirectes, celles qui restent dans l’ombre et auxquelles on ne pense pas. J’ai beaucoup aimé cette réflexion sur ceux dont on ne parle pas. Qui sait comment les proches, et plus particulièrement les enfants, vivent, endurent et affrontent les actes de leurs parents? Qui sait ce que deviennent ceux qui vivent en périphérie du point d’impact, avec quelles séquelles ils doivent composer quand l’intérêt est retombé, quand la presse a laissé couler, quand les petits arrangements entre amis ont permis aux principaux intéressés de s’en sortir en toute impunité. Derrière cette histoire de dommages collatéraux, derrière le vécu d’Antoine pointe une charge contre un certain monde politique et médiatique, contre la manipulation, contre le sentiment d’impunité de ceux qui sont du bon côté de la barrière, contre l’indifférence et l’abandon. Antoine, comme d’autres de ses personnages, est un funambule, marchant au bord de sa vie comme de ces falaises où il se réfugie. Il se cherche une place, une identité, une histoire familiale qui aurait du sens, qui donnerait du sens à sa trajectoire. On a envie de lui souhaiter de se révéler, de se fixer, de s’attacher. On voudrait lui conseiller d’accepter d’en prendre le risque, lui qui a pourtant bien conscience que « vivre à [ses] côtés, c’était plonger sa main dans l’eau et la regarder filer entre les doigts. » Est-il bien nécessaire de vous dire à quel point j’ai aimé ce nouveau roman? Malgré son changement de registre et ses passages un peu glauques, auxquels il ne nous avait pas habitués auparavant, j’y ai retrouvé tout ce qui fait que j’aime cet auteur, sa petite musique qui le rend reconnaissable entre tous. La tonalité mélancolique, le regard plein d’empathie mais aussi de réalisme, sans concession. Les personnages touchants, pétris de doutes, de remords et d’interrogations, qui fuient leur passé, leur famille ou leur vie, qui regardent plus qu’ils ne participent. La petite lame qui pique là où ça fait mal et qui fait cogiter (sommes-nous donc voués à être toxiques dès lors que nous sommes parents? nos enfants nous reprocheront-ils forcément d’avoir été trop ceci ou pas assez cela, quelle que soit l’éducation pour laquelle on aura opté?) (et oui, ça me travaille). Le souffle d’air que procure la Bretagne, qui s’esquisse au fil des romans comme un personnage à part entière. La certitude que, si on gratte un peu, aussi importante que soit la couche de solitude, de nostalgie, d’inadaptation à ce qui nous entoure, tout « n’est pas passé ». La plume qui montre et qui suggère, qui dénonce et qui apaise, avec toujours les mots qu’il faut. Ça sonne toujours juste, à un point tel que ça en devient perturbant, pour moi. Une fois de plus, son écriture m’a transportée, happée de la première à la dernière page, toujours séduite par sa plume.

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Le misérable

Si certains aiment Adam lorsqu’il décrit la Bretagne, j’avoue que j’ai un faible pour l’évocation sinistre des zones pavillonnaires de banlieue, des lotissements sans âme, des villes-dortoirs aux maisons mitoyennes maison-garage-maison-garage, des périphéries en somme. C’est là que vivait Antoine, le narrateur. Petite existence tranquille, « soirées télé après le boulot », pelouse à tondre le week-end à moins que l’on aille faire quelques courses chez IKEA… Un père peu communicatif ne souhaitant qu’une seule chose : « qu’on lui foute la paix » et donc un brin violent si l’on outrepassait les règles instituées et une mère bonne ménagère-bonnes manières, bien mise, propre sur elle, tenant ses fils à distance de la racaille des HLM d’en face. Cette petite vie aurait pu (aurait dû ?) se poursuivre bien tranquillement si le maire de la ville n’avait pas proposé à Madame -mère d’Antoine- de devenir sa collaboratrice, son adjointe aux affaires scolaires. Pourquoi ? Pas besoin de vous faire un dessin ! « Le queutard insatiable », sénateur-maire, ministre délégué (eh oui, tout ça !), à l’ego surdimensionné va détruire tous les êtres qui de près ou de loin se trouvent sur son passage : ses collaboratrices, les familles de celles-ci évidemment, ses électeurs qui iront voter ailleurs, sa propre famille et ce, en toute impunité ou presque. Antoine a dû fuir pour survivre, simplement tenter d’exister ; son frère Camille est parti avant lui. La violence de ce qu’il a subi, alors qu’il était adolescent, est innommable, impossible à gérer. Une tragédie. Il s’est retrouvé sali, humilié, traîné dans la boue, sans l’aide de ses parents, indifférents, englués dans leurs histoires, leurs tromperies, leurs perversités. Qui étaient-ils, d’ailleurs, ces parents ? Antoine avec le recul dira de sa mère : « Sans doute s’était-elle composé un masque, un costume, dont toutes les coutures ont fini par craquer. » Il avait donc vécu toutes ces années avec une étrangère ? Le temps a passé mais, apprenant le décès accidentel du « dragueur impénitent », la douleur resurgit et le narrateur se livre à une introspection avec plus de maturité : il analyse les faits, son attitude d’alors, s’interroge sur cette famille, craint parfois de s’être trompé dans ses analyses : « …je déforme peut-être. La mémoire est la chose la moins fiable qui soit. Surtout la mienne. » J’ai aimé ce texte qui dénonce le comportement dangereusement irresponsable d’adultes pères de famille et hommes politiques qui profitent de leur pouvoir et sont prêts à écraser les autres, les souiller, les manipuler, transformer les femmes en objets sexuels parce que ça leur chante, pour leur petit plaisir et puis après, poubelle. Et l’on s’en tire en payant grassement des avocats renommés. Adam a les mots qu’il faut pour dire cette violence, cette capacité de destruction qu’ont certains êtres monstrueux aveuglés d’eux-mêmes… Heureusement, les descriptions de la Bretagne sont là, pour apaiser, et elles font du bien !

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Mener ce qui avait toutes les apparences d’une vie, sans jamais l’investir tout à fait.

Ce qu’on entend beaucoup, à propos de ce roman, c’est le scandale politique qu’il contient et les rapprochements possibles avec les personnalités l’ayant inspiré : s’attendre à voir ça développé c’est s’exposer à une désillusion. Olivier Adam écrit encore et toujours le même roman, celui d’un personnage lunaire et vaguement désenchanté – mais jamais tout à fait – qui exsude la Bretagne par toutes les pores et est nanti d’un contexte familial compliqué. Alors, oui, Antoine est l’un des fils de l’ex-adjointe d’un sénateur-maire impliqué (avec elle) dans un scandale sexuel médiatisé. Ca s’est passé il y a dix ans et la mort de celui qui était bien vite redevenu maire vient remettre tout ça dans sa mémoire. Mais « tout ça », c’est bien vague à ses yeux, car s’il a effectivement tout vécu aux premières loges – et si ça a conditionné la bifurcation de sa vie postérieure – il n’a jamais ni réellement compris ni cherché à creuser. Il ne sait même pas, au fond, qui étaient ses parents, quelle personnalité était la leur, lorsque son frère ou sa tante lui évoquent des souvenirs il ne parvient presque pas à les croire. C’est comme s’il avait toujours été absent de sa vie… Pour moi le noeud du roman est beaucoup plus cet aspect-là, un homme adulte qui s’interroge sur lui-même, que tous les autres éléments qu’il contient par ailleurs. Et ça possède une force, tout en étant l’archétype du personnage adamien. Toujours pareil, donc, mais réalisé avec une maîtrise de plus en plus construite, qui donne une fluidité et un plaisir de lecture véritable.

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Un bon cru …

… mais comme d’habitude pas gai du tout; à éviter les jours de déprime ! Olivier Adam n’a pas son pareil pour décrire les ambiances familiales lourdes, la dépression, l’enfermement dans des situations sombres. De livre en livre on a l’impression que c’est le même personnage qui parle … amoureux de grands espaces bretons, silencieux, incapable de s’ouvrir aux autres, issu d’une banlieue sans âme dans une famille qui l’a étouffé , aimant les livres et la musique, clairement de gauche… sans doute beaucoup de lui ! Il se renouvelle néanmoins par la thématique politique (un mix de Georges Tron et DSK ?). J’ai préféré « La Renverse » à « Peine perdue », je n’avais pas trop aimé chaque chapitre consacré à un autre personnage, j’avais l’impression d’une juxtaposition de nouvelles plutôt que d’un roman suivi. Une écriture précise et lucide, sans concessions, qu’on lit comme on recevrait un coup de poing, qui coupe le souffle … il n’y a qu’Olivier Adam qui me fasse cet effet livre après livre.

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