MAUVAIS SANG NE SAURAIT MENTIR
WALTER KIRN

10 X 18
litt. etr.
janvier 2015
260 p.  7,50 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

« Maître-imposteur »

Stupéfiant. Quand on referme ce livre, c’est le premier mot qui vous vient à l’esprit. L’histoire vraie que l’auteur nous raconte est la sienne. Où comment lui, écrivain, journaliste américain des plus aguerris, se fait duper pendant quinze années par un étrange ami, se présentant comme le descendant de l’illustre famille Rockefeller. Ce dernier se révélera être un serial-imposteur d’origine allemande aux multiples noms d’emprunt. Mais pas seulement, puisqu’il est aussi un assassin qui sera condamné aux États-Unis à 27 ans d’emprisonnement pour avoir tué et démembré sa victime à la tronçonneuse.

Ce que nous raconte Walter Kirn, c’est le processus qui a fait de lui la proie crédule et sans doute « consentante malgré lui » de ce personnage hyper toxique dont le sport préféré était de berner son monde. Ce texte est comme une auto-analyse littéraire des ressorts psychologiques qui l’ont amené à se laisser duper et manipuler jusqu’à être pris dans des filets pourtant cousus d’énormes fils blancs. Tous les indices étaient là, les incohérences flagrantes aussi. Et cependant il n’a rien vu ou plutôt rien voulu voir. Ce livre décortique la mécanique du déni. Pourquoi laisse-t-on passer un mensonge ? Ou au mieux le minimise-t-on ? Pour se protéger ou protéger le menteur ? Ou bien pour rester dans une zone de confort réciproque ?
À l’époque, en 1998, Walter Kirn est un auteur en mal de sujet fort. Pour rendre service à sa femme qui dirige une SPA dans le Montana, il accepte d’accompagner à New York un chien infirme qui doit être adopté par un certain Clark Rockefeller, rejeton de la richissime famille qui a fondé la Standard Oil.  Kirn y voit l’opportunité d’une rencontre pour un projet de livre éventuel. Et même, une possible amitié valorisante pour lui qui vient d’un milieu rural du Minnesota.  Clark lui apparaît alors comme un personnage « excentrique à pédigrée », aussi farfelu que prétentieux, se présentant comme banquier central free-lance et grand collectionneur d’art. Kirn pense tenir avec tel individu un excellent sujet. « Et j’allais lui offrir en retour cette loyauté complaisante que les auteurs réservent à leurs personnages préférés, ceux que l’on ne peut, dit-on inventer ». Ici réside, une des raisons de son aveuglement, mais pas seulement.  Kirn avoue avec une profonde humilité que cet escroc patenté a profité de ses imperfections morales, des failles de sa personnalité et de citer l’adage : « on ne peut abuser un honnête homme ».  Sa vanité l’a sans doute aveuglé. « Je n’étais pas une victime, j’étais un collaborateur ».

Dans la deuxième partie du livre tout aussi passionnante que la première, Walter Kirn va retracer le procès en 2013 de son ami Clark. Ce dernier s’appelle en réalité Christian Karl Gerhartsreiter , il a tenté de se réinventer une vie à travers pas moins de cinq alias différents, dont celui de Mountbatten, dans la lignée du vice-roi des Indes. Pas moins. Il avait le « don d’échafauder des histoires aussi tordues que convaincantes ». Plus c’est gros, plus cela semble crédible, car impossible à échafauder. On ne peut s’empêcher de penser aux affabulations de Christophe Rocancourt, notre filou-mytho national aux douze identités, qui entre autres se faisait passer pour le fils de Sophia Loren ou de Dino De Laurentiis pour infiltrer Hollywood et trouver ses pigeons.
Pour essayer de comprendre, l’auteur en appelle à ces maîtres en littérature qui ont su créer les plus beaux imposteurs : Patricia Highsmith et son M. Ripley, Fitzgerald et Gatsby , Joseph Heller et Milo Minderbinder. Mais aussi aux grands cinéastes du mensonge : Wells, Hitchcock…Et d’en arriver à la conclusion que « même dans son rôle d’imposteur, Clark était un imposteur ». En dépit de toutes ses désillusions sur lui même, il y a un point où il ne s’est pourtant pas trompé, cette rencontre des plus improbables lui a apporté un sujet fascinant pour un livre remarquablement percutant de bout en bout.

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