Mémoire de fille
Annie Ernaux

Gallimard
Folio
avril 2016
176 p.  6,80 €
ebook avec DRM 6,49 €
 
 
 
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« J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. » C’est le début de la quatrième de couverture. Ce récit était indispensable pour Annie Ernaux, le chaînon manquant de son oeuvre disent certains. Indispensable d’analyser, de disserter sur cette fille de 1958 qu’elle était et sur ce que cette image est devenue. « Je ne construis pas un personnage de fiction, je déconstruis la fille que j’étais » Annie Ernaux précise également qu’elle utilise le « je » pour l’écrivain et le « elle » pour la fille de 1958, monitrice à la colonie de S, celle qui fêtera ses dix-huit ans quinze jours plus tard. Tout est neuf pour Annie Duchesne; la mixité, ne pas être avec ses parents. Elle rêve de liberté, d’une envie de découvrir la vie, de vivre une histoire d’amour. Cependant, le poids de la religion, de son éducation lui pèsent énormément. C’est la première fois qu’elle a l’occasion de s’évader, enfant unique, fille d’épicier dans un milieu rural, élevée par les bonnes soeurs, Elle ne se fait pas prier lorsque le moniteur en chef de la colo la regarde, l’emmène dans sa chambre. Cela va trop vite mais elle ne peut plus reculer, elle est encore vierge, elle découvre l’homme, son sexe et a besoin de cette histoire. Elle croit naïvement à l’amour et devient celle que tout le monde montre du doigt, la « fille facile » (nous sommes tout de même dix ans avant ’68), elle s’obstinera à subir le mépris qu’elle ne comprend pas car elle a aussi ce besoin d’appartenance de groupe. Annie Ernaux nous parlera aussi de l’humiliation, de la honte, de ce sang qui refuse de couler deux ans durant et de sa boulimie suite au choc. Elle nous confie l’intime d’une façon bouleversante mais aussi l’évolution de la société, de sa jeunesse dans les années 60 et comme à son habitude jette un regard sur son milieu social, les perceptions et l’évolution culturelle. Avec beaucoup d’orgueil elle écoute Brassens et le Golden Gate Quartet au lieu d’Yvette Horner, lit « Les fleurs du mal » au lieu de « Nous deux », Nous la suivrons les deux années suivantes à la recherche toujours du mode d’emploi de la vie, de l’image qu’elle voudra donner d’elle lorsqu’elle comprendra qu’elle a été la femme objet dont on s’est servie, sa honte elle la dépassera avec la lecture de Simone de Beauvoir. La littérature est évidement très présente. J’ai été touchée et émue par la première partie. L’écriture est parfaite, maîtrisée comme toujours, très profonde. Une petite réserve sur la seconde partie ce qui explique ma note de 8/10. Cela reste une très belle lecture.

Les jolies phrases Comment faire pour retrouver l’imaginaire de l’acte sexuel tel qu’il flotte dans ce moi au seuil de la colonie ? Comment ressusciter cette ignorance absolue et cette attente de ce qui est alors tout l’inconnu et le merveilleux de l’existence – le grand secret chuchoté depuis l’enfance mais qui n’est alors ni décrit ni montré nulle part ? Cet acte mystérieux qui introduit au banquet de la vie, à l’essentiel – mon Dieu, ne pas mourir avant – et sur lequel pèsent l’interdit et l’effroi des conséquences en ces années Ogino, les pires en ce qu’elles font miroiter la tentation de huit jours de « liberté » par mois juste avant les règles. Comme si j’avais besoin qu’ils soient vivants pour continuer d’écrire. Besoin d’écrire sur du vivant, sous la mise en danger du vivant, pas dans la tranquillité que donne la mort des gens, rendus à l’immatérialité d’êtres fictifs. Je suis incapable de trouver dans ma mémoire un sentiment quelconque, encore moins une pensée. La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout. Ce n’est pas à lui qu’elle se soumet, c’est à une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir. Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prête à lui « jeter le pierre ». Parce que le bonheur du groupe est plus fort que l’humiliation, elle veut rester des leurs. Elle a découvert la fête, la liberté, les corps masculins. Elle est dans l’orgueil de l’expérience, de la détention d’un savoir nouveau dont elle ne peut mesurer, imaginer ce qu’il produira en elle dans les mois qui viennent. L’avenir d’une acquisition est imprévisible. Elle n’a pas rencontré ses semblables, c’est elle qui n’est plus la même. C’est fou ce que la philo peut nous rendre raisonnable. A force de penser, de répéter, d’écrire qu’autrui ne doit pas nous servir de moyen mais de fin, que nous sommes rationnels et que, partant, l’inconscience et le fatalisme sont dégradants, elle m’a enlevé le goût de flirter. D’avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer. Il me faut admettre que c’est elle, par son verdict – atroce sur le moment – qui m’a, sinon sauvée, du moins fait gagner beaucoup de temps. J’ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être inscrites un jour. Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé.

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