Némésis : courts romans : Némésis
Philip Roth

Traduit par Marie-Claire Pasquier
Folio
monde entier
octobre 2012
272 p.  8 €
ebook avec DRM 13,99 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Mais quelle justice ?

Pour ceux qui l’auraient oublié, la déesse grecque Némésis « représente la justice distributive et le rythme du destin.
Par exemple, elle châtie ceux qui vivent un excès de bonheur chez les mortels, ou l’orgueil excessif chez les rois… »

Au-delà de cette allégorie, dans ce roman, Philip Roth raconte une histoire, et elle est saisissante : Celle d’un personnage qui pourrait représenter le rêve américain parfait : il part dans la vie avec tous les handicaps possibles. Il est issu d’une famille juive pauvre. Il est orphelin, sa mère étant morte en lui donnant la vie. Son père n’est qu’un filou bon à rien. Il est élevé avec amour par ses grands-parents maternels, et, notamment, il est instruit des valeurs essentielles par son grand-père, petit commerçant d’un quartier pauvre de la ville de Newark.

Toutefois, pendant toute la première partie du roman, on pense que le personnage central a l’avenir devant lui. C’est un athlète accompli, malgré sa forte myopie, qui l’empêche d’aller défendre son pays – or l’action se situe en 1944. Il domine son corps, et le respecte. Il enseigne à l’école ces valeurs aux enfants, qu’il supervise également pendant cet été là, dans ce qui est l’équivalent de nos centres aérés.

Et puis, il est amoureux fou, et c’est réciproque, de Marcia, une jeune fille de bonne famille – son père est médecin. Il est apprécié et accepté par ses parents, et adoré de ses deux jeunes sœurs jumelles. Les deux jeunes gens vont se fiancer. L’avenir lui appartient. Travailleur, courageux, il est voué à s’élever dans la société, et à fonder une famille de rêve américain. Voilà pour l’excès de bonheur.

C’est alors que la tragédie s’abat sur cette arène, sous la forme d’une épouvantable épidémie de poliomyélite – aucun vaccin n’existait encore -, et la chaleur de l’été propage le virus sans qu’il trouve le moindre obstacle sur son chemin. Les enfants tombent, les uns après les autres. Ils ne mouraient pas tous, mais presque tous étaient frappés. Et le héros, Eugene Cantor, nommé Mr Cantor pendant les trois-quarts du roman, se perçoit soudain comme, non seulement impuissant face à cette hécatombe, mais investi du rôle de celui qui peut y faire barrage, puis responsable de sa propagation. Tout en se posant tout du long les questions fondamentales de la responsabilité individuelle, et de celle de l’existence de Dieu. Comment Dieu permet-il une telle horreur, une telle injustice ? Les parents hurlent leur douleur, accusateurs, et Mr Cantor la reçoit avec sympathie, c’est à dire en prenant leur chagrin à son compte. La ville est assiégée, le quartier juif montré du doigt, menacé de ghettoïsation, de couvre-feu, de quarantaine…

Derrière chaque paragraphe de ce roman, on perçoit un contexte lourd, omniprésent, même dans le havre de paix de la colonie de vacances où le héros trouve refuge, loin de la pestilence de Newark.

Des enfants meurent par centaines en Amérique – pendant que d’autres sont assassinés par milliers en Europe. D’autres sont momentanément à l’abri, dans un camp de vacances, aux rites fort païens, d’où le salut indien est soudain banni, car trop évocateur du geste nazi. Quand l’orage s’abat sur les tipis, Roth utilise d’ailleurs le terme de « Blitzkrieg »… Et puis il y a eu auparavant ces paragraphes détaillés sur l’aspect du nez des personnages… Oui, cela se passe bien en 1944.

Des jeunes gens se battent et meurent pour la liberté – pendant que d’autres s’occupent de sport, et sont amoureux.

La question est sans équivoque : A-t-on le droit au bonheur en marge de la tragédie ? A-t-on même le droit d’y survivre ? Non, pense le héros, dans son orgueil démesuré. Sa culpabilité même en est la preuve. Némésis prend toute la place. Et le lecteur a envie de secouer Mr Cantor, comme s’il était là, devant ses yeux, un personnage si réel, si tangible que, c’est sûr, nous l’avons rencontré.

Pourquoi cette tragédie, donc ? Et à quoi renvoie-t-elle chez l’auteur, comme chez le lecteur ?
C’est bien l’art de Philip Roth que de tenir le lecteur en haleine, tout en soulevant les questions essentielles, et ce, grâce, aussi, à une subtile manœuvre de construction, que l’on saisit dans le dernier quart de ce sombre roman.

Pourtant, Philip Roth n’est pas que pessimiste. En nous montrant une autre victime, un jeune homme qui a su trouver un bonheur apaisé, malgré ce qu’il a lui-même subi dans l’enfance, il nous donne avec beaucoup de tact et de subtilité – et avec quel talent ! – une fameuse leçon de sagesse. Pour terminer en beauté, sur un fameux lancer de javelot.

Alors, comme l’a écrit un critique britannique, si l’on n’a jamais rien lu de Roth, on peut commencer par Némésis, qui est son dernier roman. On aura ensuite envie de tout lire de lui. Le pire et le meilleur. En sachant que le pire, chez lui, est toujours bien meilleur que le meilleur de bien d’autres !

Retrouvez Cathie Fidler sur son blog

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