Les nuits de Reykjavik
Arnaldur Indridason

traduit de l'islandais par Eric Boury
Points
février 2015
351 p.  7,70 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Indridason remonte le temps

Le bandeau promotionnel annonce « Les débuts d’Erlendur »… La mode du « prequel » a fait ses preuves au cinéma, moins dans la littérature policière. Ce seizième roman d’Arnaldur Indridason, on s’y plonge donc avec curiosité, mais aussi méfiance. L’ex-journaliste de Reykjavik ne laisse jamais indifférent, son univers fascine autant qu’il désespère. Mais début 2013, il nous avait déjà livré un bel exercice nostalgique, « Etranges rivages », autour du drame qui hante depuis l’enfance son commissaire Erlendur. Pourquoi alors regarder à nouveau en arrière ? Un signe que sa saga patine?

En fait, l’idée est ici de montrer, après la naissance du traumatisme de son héros, celle de sa vocation. Voici donc le jeune agent Erlendur Sveinsson qui s’endrucit au sein d’une patrouille nocturne, interpelle des ivrognes et des chauffards, boucle des clochards dans la chaleur d’une cellule. Routine à la fois sordide et rassurante dans laquelle il se distingue déjà. Coincé avec ses amis, mufle avec sa copine, franchement obsessionnel sous l’uniforme.

Les nuits dans la rue ne le rassasient pas. Le jour, en dehors des heures de service, il s’enflamme pour le sort de deux disparus, un SDF et une femme battue, dont ses collègues ont baclé les dossiers. Et très vite, Indridason fait taire nos doutes initiaux. La banalité des situations agit comme un bain de révélateur. De la répétition des rencontres et des interrogatoires naît un schéma de pensée. Une manière unique de dévider le fil des évènements jusqu’à une aspérité ou une faille. Un processus mental propre au flic-né qu’est Erlendur.

Rien de moins spectaculaire que cette enquête balbutiante, où le héros ne croise que des gens sans but, entravés par leur passé. Pourtant, l’auteur nous captive en dépeignant ce jeune homme devant lequel s’ouvre un monde qu’il va forcément maîtriser. Il le montre au plus près de ses hésitations, de ses tatonnements, de son apprentissage. Il dépouille l’environnement de tout détail daté, réglant la netteté sur la psychologie d’Erlendur. Chroniqueur de la fuite du temps, Indridason a l’art de gommer ce qui pourrait rider sa propre écriture.

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Les nuits de Reykjavik – la première enquête d’Erlendur

La première enquête d’Erlendur paraît en traduction française après plusieurs autres ouvrages, mais elle donnera l’occasion à ceux qui n’ont pas encore eu le plaisir de suivre le taciturne islandais, de prendre dans l’ordre ses enquêtes. Jeune policier, il entame sa carrière à Reykjavik avec la patrouille de nuit, obligé de s’adapter à un rythme différent, mais surtout à une ambiance bien plus criminogène. « Il pensait aux nuits de Reykjavik, si étrangement limpides, si étrangement claires, si étrangement sombres et glaciales. Nuit près nuit, ils sillonnaient la ville à bord d’une voiture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agitait et attirait, ceux qu’elle blessait et terrifiait. » Cambriolages, femmes battues, trafic de drogue, tapage nocturne ou encore clochards ivres à emmener en cellule de dégrisement forment son lot quotidien. C’est ainsi qu’il croise un jour la route d’Hannibal, un clochard luttant contre le froid avec des petites bouteilles d’alcool à 70°C. Si leurs premiers échanges sont tout sauf aimables, Erlendur sera très marqué quand on il identifiera le cadavre découvert par des garçons dans un marécage situé sur une ancienne tourbière en banlieue de la capitale. « Pourquoi était-il hanté par ce vagabond qu’il avait en fin de compte rarement croisé ? Était-ce parce qu’il l’avait repêché, et que cette image l’avait si fortement marqué ? Il avait eu un choc en reconnaissant le visage du noyé. Pourtant, il aurait dû s’attendre à le retrouver mort quelque part en ville. » La forte dose d’alcool et l’absence de marques du lutte font conclure à un suicide. Mais Erlendur ne l’entend pas de cette oreille, il veut essayer sinon d’élucider le mystère, du moins tenter de comprendre comment Hannibal a fini là. De fil en aiguille, il va rassembler les témoignages des clochards qui lui connaissaient, de ceux qui habitaient à côté de l’endroit où il trouvait refuge. Il parviendra même à retrouver Rebekka, la sœur d’Hannibal. Ce qu’elle lui révélera lui fera comprendre pourquoi il a toujours refusé qu’on l’aide. La voiture qu’il conduisait et qui transportait Rebekka ainsi que sa fiancée Helena a fini dans les eaux du port et, malgré ses efforts, il n’aura pu sauver que sa sœur. Un drame dont Erlendur saisit d’emblée la gravité, car lui aussi a sa part d’ombre. Son frère a disparu alors qu’ils faisaient une randonnée dans les montagnes des fjords de l’Est et qu’une tempête de neige les avait surpris. Les deux frères s’étaient sont perdus et seul Erlendur avait été retrouvé. C’est sans doute aussi ce qui l’a poussé à quitter son village pour s’installer à Reykjavik et à s’intéresser aux chroniques islandaises évoquant les mystères de la nature et le destin de personnages errants sur l’île ou sur mer. « Il les avait dévorées et s’était ensuite mis à collectionner d’autres textes : naufrages, avalanches ou récits de gens égarés sur les vieux chemins qui sillonnaient l’Islande ( …) Certains disparus n’étaient retrouvés que des mois, des années voire des décennies plus tard, d’autres ne l’étaient jamais. » Il finira par reconstituer le scénario qui a conduit à la mort du clochard, mais aussi d’une autre disparue. Un premier succès qui le conduira à se spécialiser dans ce type d’enquêtes. Quant à savoir si sa liaison avec Halldora, qui lui annonce qu’elle est enceinte et qu’elle veut emménager chez lui, sera durable, seules les prochaines enquêtes nous l’apprendront. Car Indridason réussira, soyez en sûrs, à vous entrainer dans les pas d’Erlendur.

Retrouvez Henri-Charles Dahlem sur son blog 

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Cher Erlendur.

Je l’ai déjà dit mais il y a un truc avec Erlendur. On le suit ici en préquel (en antépisode) alors qu’il débute juste sa carrière dans la police, affecté à la circulation quand il a la chance de travailler le jour, aux patrouilles de nuit sinon la plupart du temps. Il est encore très jeune, il est déjà placide, non en fait c’est plus profond que ça, il est sans affect, sans curiosité, sans envie, sans rien, quoi. Il mange tous les jours la même chose (poisson bouilli et pommes de terre) (il n’a jamais entendu parler de pizza, par exemple), il a une copine depuis deux ans et demi mais jamais ne prend l’initiative de la voir, refuse tout contact en public, déteste de toute façon qu’on le touche, ne va jamais au cinéma, ne regarde pas la télé… En revanche il aime bien se promener dans les cimetières et passer devant les maisons des écrivains qu’il lit. On assiste en épilogue à son recrutement par Marion Briem (j’ai scruté, toujours pas moyen de trancher, homme ou femme Marion ? Suspens soigneusement entretenu par le traducteur), sur la mince raison des petits arrangements pris pendant son enquête très officieuse sur la mort du SDF qui est le fil rouge de ce roman. Alors le truc c’est que vraiment, c’est du pur Erlendur, tout ça, obsessionnel, patient, insistant, lent (lent, lent !), mais tenace, attentionné, respectueux, chiffonné par de tous petits trucs, et ça fonctionne comme une horloge, je ne saurais toujours pas définir la magie à l’oeuvre mais une fois commencé, il m’est tout à fait impossible d’arrêter ma lecture, c’est comme s’il était de ma famille.

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