Pas pleurer - Prix Goncourt 2014
Lydie Salvayre

Points
août 2014
264 p.  7,30 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
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coup de coeur

On lit « Pas pleurer » et on pleure

 Malgré le titre qui sonne comme une injonction, une invite de Lydie Salvayre à ne surtout « pas pleurer » quand on lit son nouveau livre, à chaque page les larmes nous envahissent. La géniale auteure de « Portrait de l’écrivain en animal domestique » nous offre en effet ici un texte incroyablement émouvant, mais aussi parfois très drôle. En outre, et comme souvent chez Salvayre, il est d’une prodigieuse inventivité stylistique.

« Ma mère s’appelle Montserrat Monclus Arjona, un nom que je suis heureuse de faire vivre et de détourner pour un temps du néant auquel il était promis ». Lydie Salvayre nous parle donc de sa mère qui, devenue très âgée, se souvient de son été 1936. Cette année là, Montserrat avait quinze ans et vivait dans le petit village du fond de l’Espagne où le sort l’avait fait naître, au sein d’une famille de paysans pauvres. Evidemment, 1936 est une date particulière en Espagne, puisqu’alors dans le pays souffle un vent de Révolution. En pleine guerre civile, certaines villes tombées aux mains des insurgés se déclarent communes libres et instaurent dans leurs murs un régime anarchiste où –entre autres expérimentations audacieuses- l’argent est banni. Montserrat a vécu cette parenthèse libertaire, ce temps suspendu où les pauvres ont pu lever la tête, avant que la rébellion soit écrasée dans le sang par les Phalangistes. Quelques mois plus tard,
l’avènement de la dictature franquiste signifie pour Montserrat l’assassinat de son frère adoré, un jeune idéaliste dont elle pleure encore la disparition tant d’années après, et un départ dans la clandestinité vers la France, avec dans ses bras un petit bébé, la sœur aînée de Lydie Salvayre, conçue au cours de cet été radieux.

Au début du livre, Montserrat se met un jour à raconter cette histoire. Quasiment nonagénaire, elle est atteinte de graves troubles de mémoire et a tout oublié de sa vie, absolument tout, même la naissance de sa cadette Lydie, tout sauf ce merveilleux été 36 où des jeunes gens comme elles ont cru qu’un nouveau monde était possible. Alors elle raconte, et à une époque où le libéralisme a envoyé aux oubliettes les idéaux de la jeunesse de 36, une époque où l’idée même de lutte des classes prête à sourire, l’infinie nostalgie qui se dégage de ce récit terrible est chargée d’une émotion rare.

En parallèle à la narration de la mère, Salvayre lit Bernanos et nous cite des passages de son livre « Les Grands cimetières sous la lune ». Bernanos, écrivain français et catholique qui séjourne à Majorque en 36, est horrifié par la répression perpétrée par les nationalistes et par la façon dont le clergé les soutient et les bénit. Montserrat n’avait donc rien inventé : 36 en Espagne fut bien une horreur, et c’est un écrivain du pays d’accueil qui vient le confirmer. Mais le génie de Salvayre est ailleurs.

Parce que Montserrat, soixante-dix ans après son arrivée de ce côté-ci des Pyrénées, ne maîtrise toujours pas complètement la langue française et raconte sa jeunesse dans un sabir tout à la fois malhabile et virtuose. « Il faut que tu sais, ma chérie, qu’en une seule semaine j’avais aumenté mon patrimoine des mots : despotisme, domination, traitres capitalistes, hypocrésie bourgeoise, […] j’avais apprendi les noms de Bakounine et de Proudhon, les paroles de Hijos del Pueblo […]. Et moi qui était une noix blanche, pourquoi tu te ris ?, moi qui ne connaissais rien à rien, moi qui n’étais jamais entrée dans le café de Bendición par interdiction paterne, […] je suis devenue en une semaine une anarquiste de choc prête à abandonner ma famille sans le moindre remordiment et à piétiner sans pitié le corazón de mi mamá ». Tout le talent de Salvayre est d’avoir su recréer le dynamisme et l’étonnante poésie de cette langue hybride, langue maternelle qui n’appartient qu’à la mère. On est subjugué par une telle prouesse d’écriture, même si d’autres textes l’ont précédée, et on se souvient en particulier du savoureux « Les Ritals » de François Cavanna. Mais jusqu’à présent les tentatives de reconstitution d’un créole de l’immigration se limitaient à des morceaux de dialogues quand Salvayre, dans certains chapitres, en fait le corps même de son texte.

On avait pu saluer Raphaël Confiant ou Patrick Chamoiseau pour leur capacité à faire entrer le français de Martinique dans la littérature, on peut aujourd’hui remercier Salvayre de donner une existence littéraire à ce français parlé par Montserrat. Et ce livre est aussi, de ce fait-là, un très bel hommage à la mère. Car pour elle, chaque mot prononcé, chaque phrase construite, réclament un courage de tous les instants pour se confronter à une langue qui lui résiste, et parler tout de même. On lit « Pas pleurer » et on pleure : l’évocation de ce français encombré, malhabile et volubile, pour dire le regret d’une révolution enterrée et la dureté d’une vie de femme dans le siècle, constitue probablement un des textes les plus poignants de la rentrée littéraire.

Et nous saute aux yeux aujourd’hui la cohérence de toute l’œuvre de Lydie Salvayre, auteure depuis toujours attentive à la forme, au style et aux différents types de discours. On devine ici que c’est ce fantaisiste usage maternel de la langue française qui a affiné son oreille et affuté sa propre virtuosité.

NB: Lydie Salvayre a obtenu le Goncourt. C’est une bonne nouvelle. Et c’est la onzième femme (seulement!) à l’obtenir. Et ça aussi c’est une bonne nouvelle!

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« Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. »

Lydie Salvayre a reçu le Prix Goncourt pour ce « Pas pleurer ». Pas possible que ça fasse bientôt deux ans ?! J’ai l’impression de venir à peine de le glisser dans ma pile, je ne sais pas où filent les mois, c’est avec un sentiment de grand retard que j’ai tourné la première page, aussitôt annulé par le vrai plaisir pris à cette lecture. C’est l’histoire d’une autrice (je suis convaincue par cette plaidoirie) dont la mère, très âgée, a oublié une grande partie de sa vie mais absolument pas l’été de ses quinze ans. C’était en 1936, l’Espagne était à feu et à sang, et Montsé raconte à Lydie, qui constate la grande joie que cette évocation provoque. Ca semble paradoxal, ce souvenir d’un été radieux alors que Bernanos en a fait un récit absolument implacable dans « Les grands cimetières sous la lune ». Alors Lydie Salvayre prend le sujet à-bras-le-corps, l’étudie et nous retranscrit la guerre d’Espagne selon trois angles de vue : Montsé et son petit village (une narration familiale et très concrète), Bernanos (des citations, son effroi) et le côté factuel et historique. Le résultat est immensément entraînant, contre toute attente, l’utilisation de nombreuses anacoluthes donne un effet très vivant, et on sent bien toute la passion qui anime la plume – autant que les parallèles très marqués avec notre société actuelle. Une totale réussite. « Dans une éloquence fiévreuse, il dit à son auditoire (lequel se limite pour l’instant à sa mère et sa soeur) qu’à Lésina une aube splendide s’est levée (il a une propension naturelle au lyrisme), que l’Espagne est enfin devenue espagnole et lui espagnolissime. Il dit dans des frémissements qu’il faut liquider l’ordre ancien qui perpétue la servitude et la honte des hommes, que la révolution des coeurs et des esprits a commencé et qu’elle s’étendra demain à tout le pays et de fil en aiguille à l’univers entier. Il dit que plus jamais l’argent ne décidera de toutes choses, que plus jamais il ne fondera les distinctions entre les êtres, et que bientôt La mer aura un goût d’anisette, fait la mère agacée. et que bientôt il n’y aura plus d’injustice, plus de hiérarchie, plus d’exploitation, plus de misère, que les gens pourront part Partir en vacances avec le pape, complète la mère de plus en plus excédée. partager leurs richesses, et que ceux qui ferment leur gueule depuis qu’ils sont au monde, ceux qui louent leur terre à ce cabron de don Jaime qui les possède toutes, ceux qui lavent le caca de sa femme et récurent sa vaiss Il remet ça ! s’exclame la mère qui en a par-dessus la tête. Ils vont se lever, ils vont se battre, ils vont s’affranchir de toutes les dominations et dev Je t’en foutrai moi des dominations, éclate la mère. C’est sept heures, et tu ferais mieux d’aller aux poules. Je t’ai préparé le seau. » — « Et comme si de rien n’était, toute l’Europe catholique ferme sa gueule. » — Le franol de Montsé : « Ne te ris pas, il y en avait beaucoup comme lui en l’époque, les circonstances le permittaient sans doute, et ce plan il l’a défendu sans calcul ni pensée-arrière, je le dis sans ombrage d’un doute. »

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1936 en Espagne

« On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village coupé du monde où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté. »
Au même moment, le fils de Georges Bernanos s’apprête à se battre dans les tranchées de Madrid sous l’uniforme bleu de la phalange. Durant quelques semaines, Bernanos pense que l’engagement de son fils auprès des nationaux est fondé et légitime. Il a les idées que l’on sait. Il a milité à l’Action française. »
Tout va basculer.
Lydie Salvayre plonge dans les souvenirs de sa mère Montse, espagnole qui a connu le vent de la liberté en 1936. Montserrat Monclus Arjona, habitant la Catalogne a 15 ans et le poids de la tradition sur les épaules. Elle suivra son frère José qui s’est engagé auprès des libertaires. Commence une parenthèse enchantée, pour cette jeune adolescente, pleine de folies, d’un immense espoir et d’amour. Las ! Sa relation avec un jeune poète français a porté ses fruits et sa mère reprend son rôle pour la marier avec un bon parti. Ceci fait partie de l’histoire de Montse dans l’Histoire. J’ai découvert cette guerre fratricide entre gens du même bord mais avec des obédiences différentes. Beaucoup d’actions ont leur départ loin de Barcelone, du côté de l’Italie, de l’URSS, en France… Tout le livre s’enroule autour de Bernanos, catholique de droite, auteur des « Grands Cimetières sous la lune », Il découvre avec horreur ce qui se déroule à Majorque et bascule de l’autre côté « Lucide contre la lâcheté et le silence ». Toutes ces exécutions perpétrées par les troupes franquistes à l’encontre des républicains, avec la bénédiction de l’église catholique et du pape. Ne croyez pas que tout est rose et pur de l’autre côté. Lorsque José, à une terrasse, écoute deux comparses discuter de « leur fait de guerre » : l’assassinat sauvage de « deux curés butés », « il est terrassé, comme Bernanos est terrassé au même moment à Palma, et pour des raisons similaires. » Chaque nuit des expéditions punitives contre des fascistes ou prétendus tels, tout comme les chemises bleues raflent de bons pères de famille pour faire des exemples. Le fils de Bernanos désertera après avoir assisté à l’assassinat de pauvres bougres.

Lydie Salvayre décrit ces exactions bénies par les prêtres « L’image de ces prêtres, le bas de leur surpris trempant dans le sang et la boue, et donnant leur viatiques aux brebis égarées qu’on assassine par troupeaux ». J’ai beaucoup aimé sa « petite leçon d’épuration nationale », encore et toujours valable, malheureusement, de nos jours.

Cette année 1936, pour Montse, restera toujours le meilleur moment de sa pauvre vie. Elle a connu la liberté, l’amour, dans la joie, l’euphorie et le bonheur alors que Bernanos a découvert le pire, les exactions, une remise en cause de sa croyance en Dieu.

Un livre noir, ensoleillé par les jurons et le sabir de Montse, ce « fragnol » que l’auteur a détesté dans sa jeunesse. Un livre qui m’a fait découvrir que la guerre d’Espagne avait ses ombres, ses noirceurs dont jamais personne n’a parlé, le silence de pays dits démocrates, le rôle ambigu de Staline. Le style à la fois très travaillé, maîtrisé mais vivant fait de colère, de passion, de drame, de comédie, de drôlerie a fait que je n’ai pas pleuré. Un livre à garder pour ne pas oublier la folie des hommes, un livre très actuel. Peut-être aurais-je le courage de lire ce livre de Bernanos

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