Solomon Gursky
Mordecai Richler

Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Points
février 2016
688 p.  12 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Une vraie saga à la « Dallas » !

Il aura tout de même mis vingt-sept ans à traverser l’Atlantique, mais il est enfin arrivé : « le » roman étranger de l’année nous vient tout droit du Canada. Mordecai Richler, son auteur, est mort en 2001, laissant une œuvre remarquable que les éditions du sous-sol ont la riche idée de publier en France. On commence ainsi par l’histoire de cette famille juive canadienne sur plusieurs générations. Attention, une fois lancé, on ne lâche plus ce pavé qui se dévore d’une traite et nous fait voyager de la Russie des tsars au Canada des colons, en passant par l’Angleterre du 19e siècle et le New York des années 70.

Tout part d’une quête obsessionnelle, celle de Moses Berger, un écrivain canadien raté et alcoolique, qui vit dans une cabane près du lac Memphrémagog, dans les Cantons-de-l’Est. Depuis l’enfance, Moses est fasciné par la famille Gursky, et surtout par Solomon, l’un des trois frères qui ont bâti leur empire financier sur la contrebande d’alcool pendant la Prohibition américaine. Alors que Solomon est l’aventurier romanesque, Bernard est le capitaine d’industrie ambitieux et cynique, tandis que Morrie fait figure de suiveur falot. Mais c’est bien le héros éponyme que le grand-père Ephraim a élu, en lui insufflant la passion de la liberté et de l’ailleurs. Cet ancêtre étonnant est le premier de la lignée à avoir posé le pied sur le nouveau monde plutôt hostile. Après une jeunesse londonienne à la Dickens, Ephraim est le seul survivant de l’équipage de l’explorateur britannique John Franklin. Il convertit une tribu d’Esquimaux au judaïsme et construit sa propre légende au gré d’un destin exceptionnel. Moses Berger a patiemment recomposé ce roman familial, extrayant la vérité d’entre les mythes, accumulant lettres, souvenirs, journaux intimes et enregistrements : des centaines de pièces qui forment un puzzle dynastique en filigrane duquel il tente de percer le mystère du fantôme Solomon, officiellement disparu à bord de son avion en 1934… La plume de Richler est acérée, dévoilant l’envers d’une puissance érigée sur le mensonge, les rivalités, les querelles d’héritiers et la vanité. On y reconnaît l’ironie d’un Philip Roth à l’encontre du judaïsme qui s’accommode des petits arrangements avec la conscience, mais l’humour féroce, qui fait mouche ici dans un art consommé du dialogue, ne fonctionnerait pas s’il n’était assorti d’une humanité qui émane des personnages, les salauds comme les naïfs.

On découvre avec bonheur un très grand roman américain, servi par une traduction excellente, à la fois feuilleton à la « Dallas » et fresque épique générationnelle où la grâce n’est pas en reste. Saluons encore une fois le travail vraiment soigné de l’éditeur : il fallait bien cela pour ce qui s’impose d’emblée comme un classique moderne de la littérature.

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

« Le Canada, c’est moins un pays qu’un ramassis de descendants mécontents de peuples vaincus. »

C’est par un article signé Véronique Ovaldé que j’ai découvert ce roman; elle le décrivait comme « à la croisée de Charles Dickens et de Philip Roth », et l’alliance de ces trois noms a été comme un électrochoc : direction la librairie, immédiatement. Une fois la petite brique en main, j’étais fébrile, et anxieuse : pas facile d’affronter un texte quand les attentes sont aussi grandes. Et, de fait, les premières deux cent pages ont fait retomber mon exaltation. C’était sympa et tout, mais aussi plutôt brouillon et un tout petit peu plan-plan, je n’arrivais pas à entrer vraiment dedans, les personnages me laissaient pour tout dire indifférente. Doutant, mais persévérante, je repris ma lecture, me laissant encore cent pages avant la capitulation, si elle devait advenir. Et lentement, la magie a opéré. Mordecai Richler use d’un procédé audacieux, il donne des nouvelles de ses personnages avant de nous les faire réellement rencontrer. C’est un tout petit peu déstabilisant au démarrage, mais l’impression ressentie quand soudain ça se connecte est inénarrable. A cela s’ajoute un sens aigu des dialogues, un humour d’une subtilité délicieuse et une sacrément bonne histoire. C’est l’histoire du Canada, en fait, à travers la saga de la famille Gursky. Multipliant les genres (historique, polar – la « quête » de Moses entretient un suspens qui fonctionne très bien – amour, western ou encore aventure) les époques et le style (Dickens est clairement cité et limite pastiché et la relation à la judéité est très très très Rothienne), Mordecai Richler nous offre un roman total, ample et retors. Comme je les aime. Que dis-je, comme je les ADORE.

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