The Girls
Emma CLINE

traduit de l'anglais par Jean Esch
10 X 18

360 p.  8,10 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Le cauchemar de l’été 69

Dès les premières pages, la tension est puissante, angoissante, omniprésente, car il n’y a aucun doute que l’histoire, inspirée d’une tragédie authentique, se terminera en bain de sang. Les meurtres perpétrés par la « famille » de Charles Manson durant l’été 1969 firent grand bruit dans le monde entier puisque parmi les victimes se trouvaient l’actrice Sharon Tate, femme de Roman Polanski, et le bébé qu’elle portait. Emma Cline, dont c’est le premier roman, se concentre sur l’avant, sur les semaines qui précèdent les crimes, et tente de comprendre ce qui a transformé ces jeunes filles éthérées en monstres sanguinaires. Elle décrit au quotidien cette commnauté décadente, toujours sous l’effet de la drogue et vivant dans l’amour absolu, la dévotion irraisonnée et déraisonnable de leur maître qui s’appelle ici Russell Hadrick. Tout cela est raconté par une femme, totalement fictive celle-ci et prénommée Evie, qui se souvient de cet été où, délaissée par une mère trop occupée par le vide de sa vie, est entrée dans cette secte comme on entre en religion. Ces gens vivent dans une saleté absolue, se nourrissent de déchets, se partagent les enfants dont on ne sait plus très bien à qui ils sont et vivent uniquement pour et par Russell qui, d’un simple regard, donne un sens à leur existence. On s’enfonce dans le cauchemar aux côtés de Evie qui, rétrospectivement, s’interroge : « Il y a des survivants de désastres dont les récits ne commencent jamais par l’annonce d’une tornade ou le commandant de bord signalant un problème de moteur, mais bien plus tôt : ils soulignent qu’ils avaient remarqué l’étrange lumière du soleil ce matin-là ou un excès d’électricité statique dans leurs draps. Une dispute insignifiante avec un petit copain. Comme si le pressentiment de la catastrophe s’insinuait dans tout ce qui avait précédé ». Des années plus tard, elle est torturée par cette question : aurait-elle pu prévoir ce qui allait se passer ? Pouvait-elle deviner que ces doux dingues allaient se transformer en fous furieux ? Que ces filles, toute paumées, délaissées par des parents défaillants, subjuguées, presque envoûtées par Russell, allaient tuer pour lui obéir ? Les « Girls » est un roman incroyable, remarquablement traduit par Jean Esch, qui a su retranscrire toute la richesse de la langue imagée d’Emma Cline.

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nuit blanche

The girls

Après California Girls de Simon Liberati, l’actualité de cette rentrée littéraire nous permet de découvrir un second roman inspiré de l’un des fait divers les plus spectaculaires de l’histoire américaine. Avec The Girls, l’Américaine Emma Cline – qui avait 25 ans lorsqu’elle a écrit ce premier roman – bénéficie toutefois d’une aura bien différente de celle de l’écrivain français. Les droits internationaux du roman se sont en effet arrachés dans quelque 34 pays et un producteur de cinéma s’est déjà réservé l’adaptation du livre. En France, ce sont donc les éditions de la Table Ronde qui ont fait le pari de miser sur cette nouvelle étoile montante aujourd’hui installée à New York. L’avenir dira si le jeu en valait la chandelle, mais il faut bien reconnaître que le récit de l’errance d’Evie mérite le détour. À 14 ans, le personnage principal vit un moment clé de son existence. Celui où son corps change, celui où on commence à s’imaginer un avenir. Mais plus qu’un roman de formation, nous avons droit à une plongée dans cette période historique qui a durablement changé l’Amérique, voire le monde. Avec ce point culminant que constitue le massacre sanglant perpétré par un petit groupe de partisans de Charles Manson – principalement des jeunes filles – et dont sera notamment victime Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski, alors enceinte. Mais plutôt que de se livrer à une reconstitution historique des faits, Emma Cline a choisi de nous raconter comment on en est arrivé à cette extrémité. Mais revenons à Evie. La jeune fille n’a qu’une piètre opinion d’elle-même : « Mes parents, bien qu’absorbés l’un et l’autre par leur monde, se disaient déçus, peinés par mes médiocres résultats. J’étais une fille moyenne, et c’était là leur plus grande déception : il n’y avait aucun éclat de grandeur en moi. Je n’étais pas assez jolie pour justifier de tels résultats, la balance ne penchait pas assez franchement du côté de la beauté ou de l’intelligence. Il m’arrivait d’être remplie de bonnes intentions, de vouloir m’améliorer, de m’appliquer, mais évidemment, rien ne changeait.
D’autres forces mystérieuses semblaient s’exercer. » Le divorce qui suit ne va pas arranger les choses. Du coup, elle passe beaucoup de temps avec sa meilleure amie Connie, s’intéresse aussi un peu au frère de cette dernière et tente, notamment en feuilletant la collection des revues de son père, de faire son éducation sexuelle. Tout bascule quand Connie décide de prendre ses distances. Comme sa mère ne s’intéresse en premier lieu qu’à sa propre personne, elle cherche refuge auprès d’un groupe constitué autour d’un chanteur charismatique du nom Russell. Mais davantage que le musicien toujours à la recherche d’une reconnaissance, c’est Suzanne qui attire Evie. La jeune femme de 19 ans l’entraîne vers sa première expérience sexuelle en compagnie du musicien. Dans le ranch où la communauté séjourne, les journées défilent. Entre les expéditions pour trouver de la nourriture, la consommation de drogue et d’alcool et une oisiveté qui semble être le but suprême, il y a de la place pour quelques leçons dispensées par le «gourou», mais aussi pour fomenter quelques mauvais coups. Après avoir trouvé de l’argent dans la famille, dans celle des copains et visité la maison de voisins, Evie est confiée aux bons soins de son père et de sa belle-mère. Mais, après quelques jours, elle s’enfuit pour retrouver Suzanne. Lorsqu’elle rejoint le groupe, elle n’imagine pas ce qui se trame. Pas plus qu’elle ne comprendra pourquoi elle n’a pas participé à cette sortie, ni même comment la police a mis tant de temps à découvrir la vérité. Avec le recul nécessaire pour comprendre le jeu de domination, la dynamique de groupe des Girls et la machinerie infernale qui s’est alors mise en marche, l’auteur prend ses distances avec l’adolescente qu’elle était alors. Une époque qu’elle a traversé sans vraiment comprendre pourquoi et comment, un peu paumée. Les style rend du reste admirablement ce décalage. Le monde que nous décrit Evie balance entre l’innocence de l’enfance, les aspirations de l’adolescente et la recherche d’un sens à la vie, toujours sur le fil du rasoir. C’est sans doute cette fragilité qui fait de ce roman une œuvre étincelante et magnétique.

Retrouvez Henri Charles Dahlem sur son blog 

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coup de coeur

Girls want to have fun…

Il est rare que je tarde à rédiger le billet concernant un livre après sa lecture… une nouvelle lecture prenant sa place, il faut faire de la place pour de nouvelles émotions, de nouvelles interprétations, de nouveaux développements. « The Girls » fait, au contraire, partie de ces livres rares, qui vous frappent immédiatement par leur force évocatrice et laissent en vous une trace indélébile à laquelle il faut laisser le temps de trouver sa place, imperceptiblement, doucement, presque tendrement malgré la violence du récit. « The Girls » retrace un été. Un été 1969. Un été de tous les dangers pour Evie dont la mère a décidé de la placer en internat à la rentrée prochaine, dont la meilleure amie ne cadre plus avec son approche de la vie, dont la vie elle-même semble devoir perdre toute idée de conception ou d’approche matérielle. Evie, sans être une adolescente à l’enfance difficile, arrive à cet âge où la rébellion peut prendre tellement de visages. Chez Evie, la crise prend les traits d’une fille qui passe dans un jardin. Qu’a-t-elle de particulier ? Un port hautain et fier, une assurance qui fait fi du qu’en-dira-t-on, un clan auquel appartenir, une beauté sauvage indomptable, une folie pétillante… Dans le sillage de cette étrange apparition, Evie va rejoindre, petit à petit, pour appartenir à un groupe, pour exister pour quelqu’un d’autre que pour elle-même, l’espèce de secte dirigée par Russel, sorte de gourou hippie et libertaire jusqu’au crime. Emma Cline revisite la légende de Charles Manson et des massacres perpétrés par sa troupe aux Etats-Unis. Elle le fait de main de maître ne serait-ce que par rapport à son jeune âge qui ne l’empêche pas de maîtriser et son fond et sa forme. Il y a certes de-ci de-là quelques tournures un peu maladroites ou un peu lourdes, des recours à des images parfois un peu trop travaillées pour être totalement fluides et qui flirtent parfois avec l’artifice mais ces passages sont si rares et si éphémères que le style d’Emma Cline explose littéralement dans les pages de ce livre qui renferme une sacrée dose d’émotions, de sentiments, d’humanité. Une des gageures d’Emma Cline est d’avoir réussi, elle jeune femme, à faire décrire, par l’adulte qu’est devenue Evie, l’adolescente qu’elle fut : la vision et les mots d’une adulte pour dépeindre les sentiments, les réflexions et les agissements d’une toute jeune fille de 14 ans. Pour ce faire, Emma Cline découpe les souvenirs du passé d’Evie en intercalant des courtes tranches de sa vie d’adulte, à l’occasion de sa rencontre avec le fils d’un de ses anciens compagnons qui la pousse à se remémorer son passé tumultueux, projeté dans sa jeunesse par celle des ses interlocuteurs. L’écriture d’Emma Cline renferme un pouvoir évocateur que l’on rencontre peu dans la littérature. Plus dur sera la suite mais on l’attendra avec impatience et jubilation !

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