Un destin d'exception
Richard YATES

Traduit de l'anglais
par Aline Azoulay-Pacvon
Robert Laffont
octobre 2013
480 p.  11 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Lisez Yates !

Il semblerait que l’on doive la soudaine résurrection de Richard Yates, écrivain admiré par William Styron ou Tennessee Williams, à la comédienne britannique Kate Winslet. La vie prend parfois de drôles de détours. C’est en effet la star du « Titanic » qui découvre cet écrivain immense mais presque inconnu du grand public. Après avoir lu l’un de ses romans « La Fenêtre panoramique », elle persuade son mari d’alors, Sam Mendès, de l’adapter au cinéma. « Les Noces rebelles » sort en 2008, c’est un succès. Les éditeurs, intrigués, s’intéressent alors de plus près au New Yorkais…

En France, ce sont les éditions Robert Laffont qui ont la bonne idée de rééditer son œuvre. Et quelle œuvre ! « Easter Parade », « Un été à Cold Spring », « Menteur amoureux », autant de chefs-d’œuvre, autant de délices pour le lecteur (et quelle chance pour celui qui ne le connaît pas encore et va le découvrir).

Yates n’est pas un tendre. Ses protagonistes sont le plus souvent lâches, maladroits, parfois même ridicules. Et puis il y a les mères, à la fois fantasques et hystériques. Ce qui frappe d’abord c’est sa clairvoyance, son goût pour la vérité toute nue, sa cruauté à peine déguisée, son ironie impitoyable. Le dernier roman paru, « Un destin d’exception », n’échappe pas à cette règle. Bob, jeune homme pas très brillant, est affublé d’une mère artiste, persuadée de connaître un jour la gloire. Mais ses sculptures ne valent pas tripette, Bob le sent mais ne lui avouera jamais et préfère lui échapper en prenant l’uniforme. Il sera un bien pleutre soldat, lui qui croit en son destin d’exception. Car chez Yates, les héros magnifiques n’existent pas. Il préfère décrire les désillusions, les ratages, les rêves trop grands.

On pourrait croire alors que ses romans ne sont que pessimisme et  ce n’est pas tout à fait faux. Sauf que l’écrivain ne déteste jamais ses personnages, il se montre simplement lucide et même désolé pour cette classe moyenne américaine à qui on n’a pas assez dit que le destin était parfois implacable.

Richard Yates, lui le savait bien. Il est mort en 1992, seul. Il n’écrivait plus depuis des lustres, fatigué de ne remporter qu’un succès d’estime. Quelle injustice. Et on se rallie à Richard Ford et à Joyce Carol Oates, deux grands « yatesiens », pour clamer : lisez Yates !

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coup de coeur

Un chef d’oeuvre sur la désillusion

Robert Prentice a tout juste dix-huit ans en 1944 lorsqu’il part en France sous le drapeau américain. La guerre y fait rage encore. Le jeune homme veut servir son pays, lui être utile, donner de sa personne. Devenir, pourquoi pas un héros de guerre, être reconnu… se sentir vivant.
Car jusqu’ici Bobby a toujours vécu dans l’ombre de sa mère, Alice, une femme originale et exubérante. Aimante à en être étouffante, elle élève son fils seule. Ce gamin, qu’elle trimbale partout n’est-il pas finalement l’homme de sa vie ? Ayant en elle une confiance absolue, elle est persuadée qu’elle deviendra une grande sculptrice. Robert est d’ailleurs son modèle attitré. Il prend la pose des heures durant, patiemment, devant le regard moqueur des autres enfants. Le petit garçon puis l’adolescent vit avec et pour la passion de sa mère sans ne jamais broncher supportant les déménagements, les amants, les amis, les dettes, les rêves d’Alice. Il s’efface devant elle. Connaissant à peine son père, que sa mère a quitté parce qu’il était trop gentil, trop sérieux, trop calme et si peu aventureux, Robert est complètement dépendant de cette femme, son unique référence.
Lorsqu’il a l’opportunité de s’éloigner d’elle, il n’hésite pas. C’est l’échappatoire qu’il attendait depuis longtemps. La guerre dans laquelle il s’enrôle est sa guerre à lui, celle qu’il va mener contre lui-même. Couper le cordon maternel, vivre pour lui, sans elle.
Mais, il sera un piètre soldat, constamment à côté, enchaînant les échecs, les brimades. On est loin du héros de guerre qu’il aurait aimé être. Lui qui espérait que les combats feraient de lui un homme, le délivreraient de l’emprise de sa mère, lui feraient une place, rien d’exceptionnel ne lui arrivera. Il sera un soldat parmi d’autres, et la seule chose qu’il « attrapera » sera une sévère pneumonie.
Deux destins voilés, qui ne trouveront pas la lumière tant espérée. Deux personnages voués à la défaite. Même s’ils se débattent pour s’en sortir, leurs acharnements semblent inutiles comme si tout était joué d’avance. Leurs rêves sont inatteignables pour des gens comme eux, aux petites existences médiocres.
Richard Yates a mis beaucoup de lui dans ce roman, en partie autobiographique. Et cela se sent à la lecture. Il est assurément un des plus grands écrivains américains. Ce roman sur la désillusion est un chef d’oeuvre.
Reztrouver Nadael sur son blog

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