Une vie entière
Robert Seethaler

traduit de l'allemand par Elisabeth Landes
Folio
litterature
octobre 2015
144 p.  6,80 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

La grande peur dans la montagne

Il est entré dans nos vies de lecteurs, l’an dernier, grâce à son « Tabac Tresniek », qui racontait, à la veille de la guerre, l’improbable amitié entre un jeune homme descendu de la montagne pour travailler à Vienne et Sigmund Freud. Un récit original, sensible. On pourrait recourir aux mêmes qualificatifs pour « Une vie entière », l’histoire sans fracas d’Andreas Egger, qui construit des téléphériques et vit pour Marie, la jeune serveuse de l’auberge villageoise. Dans ce cinquième roman (le deuxième traduit en français), il n’y a pas un mot de trop; l’écrivain autrichien a à cœur d’aller au plus près de l’épure. Andreas Egger mène une existence apparemment bien terne, et pourtant, il nous embarque sur ses traces, nous séduit par sa modestie et les ressources insoupçonnées qui l’empêchent de s’effondrer lorsque le drame qui va faucher son bonheur tout neuf survient. « Je suis un mauvais architecte, je ne fais pas de plan », s’amuse Robert Seethaler. « Je voulais raconter l’histoire d’une personne qui subit une très grande perte, tenter de deviner ce qu’un humain était capable de supporter. Andreas Egger est quelqu’un de très pragmatique et c’est dans la montagne qu’il se trouve lui-même. » Ceux qui apprécient l’écrivain suisse Ramuz, trouveront probablement un certain air de famille entre les deux auteurs. Dans l’atmosphère, dans le rapport entre l’homme et la nature qui, même si elle peut se montrer traîtresse, est aussi là pour consoler et apaiser.

partagez cette critique
partage par email
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

UNE VIE ENTIÈRE

A sa parution, « Une vie entière » de Robert Seethaler avait été élu « Livre de l’année ».
C’est lui qui a été choisi par ma libraire pour le prochain club de lecture en avril prochain.

L’écrivain autrichien est également acteur et scénariste et c’est le premier ouvrage que je lis de lui. J’ai donc suivi l’histoire de Andreas Egger, le personnage principal. On apprend qu’il a eu une enfance bien triste et douloureuse. D’ailleurs, après plusieurs actes de maltraitance, il en est resté estropié, boiteux.
C’est dans les Alpes autrichiennes qu’il vit, au milieu de ce paysage grandiose rapidement défiguré par la construction des premiers téléphériques. Il s’y fait d’ailleurs embaucher pour gagner sa croûte et lors de l’entretien, le directeur a cette réflexion :
« – Mais tu boites.
– Dans la vallée peut-être, dit Egger. En montagne, je suis le seul qui marche droit ». (page 40), ce qui dénote donc un certain humour par rapport à son handicap.

Dans ce petit livre (« Poche » de 145 pages), l’auteur a su décrire cette « vie entière » faite de dur labeur ; d’un seul amour rapidement anéanti par une avalanche : l’arrivée de la seconde guerre mondiale où il est envoyé dans le Caucase….
Mais la guerre finie, il lui reste encore beaucoup de temps à rester dans le camp où il est enfermé avant de pouvoir rejoindre sa chère région. Là, afin d’améliorer sa maigre pension, il devient guide de montagne pour des touristes inconscients et il va donc abandonner cette activité. Lui seul sait admirer à sa juste valeur sa magnifique région.

C’est donc de son enfance jusqu’à ses derniers jours que l’on regarde Andreas Egger suivre son petit bonhomme de chemin. Pour lui, pas de superflu, juste le strict minimum, la simplicité la plus totale et je dirais même un certain dénuement.

L’auteur est arrivé à faire ressentir une grande émotion, de la tendresse, de la poésie. Pas besoin de phrases tarabiscotées, non, des mots justes et c’est ce qui fait le charme de ce livre. Quand je l’ai refermé, ce sont tous ces sentiments qui me sont tombés dessus, outre une grande empathie pour le héros.

C’est donc une réussite pour Robert Seethaler qui nous bouleverse sans aucun mélodrame.
Cette « vie entière » est rude, certes et il en ressort de plus une grande humanité.

Je voudrais juste rajouter une petite critique de Philippe Chevilley :
« Dans Les Échos, Philippe Chevilley a écrit : « Une vie entière semble écrit dans l’encre bleu foncé des torrents. Ce livre simple et juste enchante et nous élève. »

partagez cette critique
partage par email
 

Juste une vie…

Andreas Egger a plus ou moins quatre ans lorsqu’il est adopté par le fermier Hubert Kranzstocker. Les yeux de l’enfant se tournent immédiatement vers les sommets enneigés des Alpes autrichiennes qui surplombent le petit village. Il est élevé à la baguette de coudrier : des coups pour du lait renversé, d’autres, plus forts, pour une vache qui s’est échappée. Toutes les occasions sont bonnes. Et puis, un jour, crac, son fémur est cassé. Un rebouteux s’en charge et remet tout en place, enfin presque. La jambe reste tordue. D’autres souvenirs de son enfance ? Une secousse de la montagne, la disparition d’une vieille aïeule morte étouffée la tête dans sa pâte à pain et la menace lancée au fermier : « Si tu me frappes, je te tue ! ». Après ces mots, il faut partir et trouver du travail… C’est ainsi que commence une vie, la vie d’un homme qui n’a jamais quitté sa vallée sinon pour aller à la guerre, en Russie. Il a observé la modernité s’immiscer sur ce petit versant du monde : l’entreprise Bittermann & Fils abat des arbres afin d’installer des pylônes d’acier et de béton pour soutenir les téléphériques. « Tu boites… un gars qui boite ne nous intéresse pas. » assène sèchement le fondé de pouvoir de l’entreprise. « Dans la vallée peut-être. En montagne, je suis le seul qui marche droit. » Egger est embauché : il connaît parfaitement la montagne et n’a pas le vertige. Et pourtant, c’est dur l’hiver. Certains hommes tombent et meurent. Mais c’est la vie, c’est comme ça, pas la peine de se poser des questions. Il y en a bien un qui ose un peu râler : « C’est une saloperie, la mort. On diminue tout bêtement avec le temps. Il y en a pour qui ça va vite, d’autres qui font durer. De la naissance à la mort, tu perds un truc après l’autre : d’abord un orteil, puis un bras ; d’abord une dent, puis ta denture ; d’abord un souvenir, puis toute la mémoire et ainsi de suite jusqu’à ce que t’aies plus rien. Alors ils balancent ce qui reste de toi dans un trou, un coup de pelle là-dessus et terminé. » Et ça n’empêchera pas le pavot blanc de repousser la belle saison venue et les jeunes hirondelles de quitter leur nid. La modernité, c’est aussi la radio qui annonce la guerre : en novembre 42, il faut partir, dans le Caucase. On ne sait pas où c’est mais il faut y aller. Et y rester huit ans. Huit années de gel, de faim, de douleur et de mort. Et puis, il y a Marie, son unique Marie… Une vie entière, tendue entre deux tiges, la naissance et la mort. « Il avait bâti une maison, dormi dans d’innombrables lits, dans des étables, sur des plates-formes et même quelques nuits, dans une caisse en bois russe. Il avait aimé. Il avait pressenti où l’amour pouvait mener. Il avait vu une poignée d’hommes se promener sur la lune. Il ne s’était jamais trouvé dans l’embarras de croire en Dieu, et la mort ne lui faisait pas peur. Il ne pouvait pas se rappeler d’où il venait, et en fin de compte ne savait pas où il irait. Mais à cet entre-temps qu’était sa vie, il repensait sans regret, avec un petit rire saccadé et un immense étonnement. » Robert Seethaler signe ici un très beau texte, à la fois conte et poème, qui nous parle de la vie qui, bien qu’éphémère et souvent douloureuse, offre des moments de pure beauté : l’éclat blanc d’une lune dans un ciel nocturne, un pommier sauvage près d’un petit ruisseau, « un érable sycomore isolé, d’un jaune éclatant », les premiers flocons de neige, telles des fleurs portées par le vent, et l’amour, le chuchotement de l’être aimé qui confie des secrets que l’on comprend à peine mais dont on devine qu’ils sont porteurs d’avenir, « de quelque chose d’absolument merveilleux. » Une vie entière, une simple vie, cabossée, dure comme du pain sec et fêlée parfois mais si pleine, si ronde… « Tellement de choses à raconter »…

Retrouvez lucas-lillas sur son blog 

partagez cette critique
partage par email
 
coup de coeur

Force simple

Ce roman tire sa force de sa limpide simplicité. Comme le promet le titre, il raconte toute une vie : celle d’un homme simple, détaché de toute considération matérielle, solitaire, taciturne, qui ne connaît qu’un seul amour. Son existence met en lumière la futilité de l’existence, la finitude des êtres et des choses. C’est aussi un hymne à la nature (singulièrement la montagne) au sein de laquelle l’auteur replace l’homme : nous ne sommes qu’une petite partie de la nature et nous devons en accepter les lois. Comme Le Tabac Trianek, je l’ai lu en allemand. La langue est, comme le récit, simple, minérale. Je ne peux donc juger de la traduction.

partagez cette critique
partage par email