Vertiges
Lionel Duroy

Editions 84
août 2013
542 p.  8 €
ebook avec DRM 9,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Moi d’abord !

Lionel Duroy est infatigable. Il continue de ne pas se taire. Il s’évertue à tout écrire, à se livrer sans concession, à se mettre à nu, qu’importe si ses neuf frères et sœurs ne lui adressent plus la parole et si son fils aîné lui a intenté un procès*. « Il faut payer le prix des ruptures pour parvenir à prendre en main sa vie » : plus que le roman de l’amour, c’est d’abord le récit de l’interdit. Trois ans après le succès de « Chagrins », Lionel Duroy renoue avec l’autobiographie et poursuit son questionnement autour de la famille et du couple, pour dire toutes ces choses que ses proches refusent formellement d’entendre.

Mais pour nous qui ne faisons pas partie de son cercle intime, on lit la première page et il est déjà trop tard. Le piège se referme. La magie opère. Le train est lancé. Augustin vient de se séparer d’Esther, la deuxième femme de sa vie. Esther, à qui il voue une adoration sans borne, et qu’il a choisie après sa rupture avec Cécile, sa première épouse. Il revient sur vingt ans de vie commune et sur ce qui les a fait sombrer. Au fur et à mesure de l’analyse de sa passion dévorante pour cette jolie brune au visage grave, il remonte jusqu’à son amour pour Cécile, avec qui il a eu deux enfants. Pendant plus de 400 pages, l’auteur scrute les sentiments à la loupe, décortique et remue maladivement le passé. Car c’est cela, la vie, pour lui : essayer de comprendre ce qui nous arrive.

À travers le personnage d’Esther, mystérieux et ambivalent, Lionel Duroy pose surtout cette question chimérique : « qu’est-ce qu’aimer ? ». Il explore le couple, le rôle que l’on y joue et la place que l’on veut bien donner à l’autre. Plus que le récit d’une séparation, « Vertiges » est une perpétuelle introspection : pourquoi une relation amoureuse devient-elle destructrice ? Dans la veine de « Chagrins », l’auteur évoque aussi la lourde enfance qu’il traîne derrière lui comme un boulet, la sourde haine qu’il voue à sa mère folle et terrifiante, et la honte de son père dévoué mais méprisé. Il dit ces gestes quasi machinaux que l’on mime instinctivement, et qui sont ceux de nos parents, ces situations semblables en tous points à celles qu’ils ont eux-même connues, trente ans plus tôt.

Et chaque moment compte. Les paroles sont sacrées, les regards sont à encadrer, les attitudes à garder sous verre. Enfin de vraies larmes. Enfin un homme qui geint, s’égare, se lamente et gueule sa douleur, dans une sincérité absolue et un style impeccablement maîtrisé, où narration et dialogue se mêlent, collant parfaitement au cheminement de la pensée. On retrouve un auteur pour qui écrire tourne à l’obsession, toujours en proie au doute, à une souffrance extrême. On étouffe un peu de cette lecture, dont les mots, ceux d’Esther notamment -« Dors bien mon chéri, écris bien mon chéri, repose-toi mon chéri »- résonnent encore, longtemps après avoir refermé la dernière page. « Vertiges » transpire l’émotion. Il transporte, ébranle et désarçonne. On en ressort exténué, mais ravi.

* La maison d’édition Robert Laffont a été condamnée, en mai dernier, à verser 10 000 euros de dommages et intérêts au fils de Lionel Duroy pour atteinte à sa vie privée. Dans « Colères » (Julliard, 2011), l’écrivain évoque une relation difficile avec Raphaël Duroy, (David dans le roman).

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 Les internautes l'ont lu

Belle plume

Un écrivain étudie à la loupe la rupture d’avec sa deuxième compagne, une union de vingt ans qui leur a donné deux filles, en remontant à la première (rupture, compagne, deux enfants aussi). Qui a lu Knausgaard a forcément envie de découvrir Lionel Duroy, ne serait-ce que pour affirmer qu’ils n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre. Mais rien. Là où l’un a entrepris une mise au jour visant l’exhaustivité, l’autre transpose et détourne. Les deux manières sont intéressantes, les deux plumes sont d’évidence aguerries et imposent leur style de façon irréfutable. Mais lire « Vertiges » a eu à plusieurs endroits quelque chose de fastidieux, cet Augustin qui n’en finit pas de psychanalyser la moindre parcelle de ses plus infimes croûtes, qui s’examine avec un soin minutieux – mais uniquement rétroactif, et qui semble en permanence se dédouaner (l’horreur de son enfance indépassable) sous couvert d’objectivité m’a plus agacée au final que séduite, malgré l’intérêt de la démarche.

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coup de coeur

L’amour en fuite

Qu’est-ce qui éloigne deux êtres qui se sont tant aimés ? Lionel Duroy se révèle magistral dans l’art de dire l’indicible.
Le romancier nous livre deux décennies de vie amoureuse, nous entraînant au plus profond du mystère de l’attraction entre les êtres. Augustin est écrivain et alors qu’il se sépare d’Esther, après une histoire longue et passionnée dont sont nés deux enfants, il tente d’analyser ce qui a concouru à cette séparation. Dans sa quête de comprendre ce qui fait – et défait – un couple, il remonte au « chaos originel », l’histoire d’amour de ses propres parents.

Vertiges est un roman sur l’amour, sur ce qu’on décide de partager, de donner, puis d’arrêter de donner, c’est un roman sur les liens qui se nouent bien plus facilement qu’ils ne se défont, c’est un roman qui nous parle à tous puisque chacun ne se construit que par les autres. Il ne fallait pas moins de 480 pages d’une écriture dense et exigeante pour saisir les tenants et les aboutissants de cette histoire de couple et d’héritage de couple ; car en amour aussi, il se peut que l’on agisse contre ses parents.

Là où il pourrait agacer, Lionel Duroy émeut. Il se livre en homme dans toute sa grandeur et dans toute sa faiblesse. Il fait de sa plume un scalpel pour disséquer l’amour, en extraire les aspects les plus prodigieux comme les plus destructeurs, autopsier le couple. Il pose aussi la question du désir, relatant une émasculation progressive qui rend inévitablement friables les murs de tout l’édifice amoureux. Duroy ne se répète pas, il creuse pour aller plus profond, et s’il repasse par là où il est déjà passé, c’est pour s’assurer qu’il n’a rien oublié. Il cherche, veillant à ne pas réécrire l’histoire, et nous cherchons avec lui.

« J’ai fait d’emblée de la littérature une affaire personnelle, une affaire de règlements de comptes » écrivait Duroy en 2005 dans Ecrire. Plutôt qu’un règlement de comptes, Vertiges apparaît comme une réelle tentative de remonter le temps pour comprendre, avec sincérité, parce que comprendre est le seul moyen d’avancer. Il n’y a pas de colère dans ce livre, ou si peu, juste des interrogations, et de l’amour qui fond aussi mystérieusement que le sucre de la barbe à papa sur la langue. Duroy cherche avant tout, comme la femme aimée et perdue qu’il raconte, à sauver sa peau. Envoûtant, captivant, vertigineux.

Retrouvez Sophie Adriansen sur son blog

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