Viens avec moi
Castle Freeman

traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau
J'ai lu
janvier 2016
250 p.  6,70 €
ebook avec DRM 9,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Un véritable ovni !

Chaque rentrée est survolée par un ovni. Un roman qui ne rentre pas dans les cases. Hors code, hors moule, hors mode. Celui de cet hiver répond à un défi comme les aimaient les dadaïstes et les oulipiens. Façon charade, « Viens avec moi » suit un drôle de trio qui rebondit d’un lieu et d’un rendez-vous à un autre vers une issue forcément violente. On est au fin fond de la Nouvelle-Angleterre : des forêts et rien d’autre. Une jeune femme veut en finir avec l’affreux qui la harcèle et a fait fuir son amoureux. Où le trouver ? Le shérif du coin la renvoie vers un groupe de vieux potes qui philosophent en vidant des packs de douze. Elle en repart avec un tuyau et deux nouveaux amis. Un vieux très rusé, un jeune très costaud. Ils remontent ainsi le fil, de bar en motel, de motel en bar, glanant à chaque fois une vague adresse, un lieu où chercher.

Une errance de quelques heures, à cuisiner des bûcherons bruts de décoffrage. De l’action comme au ralenti, une impression de tourner en rond, sur les chemins de terre comme dans les échanges, mais un charme fou. La fille bout dans le huis-clos du pick up, où ses questions tombent dans le vide. Les réponses, on les trouve chez les quatre potes du début, que l’on retrouve entre deux, intarissables. Comique de situation, dialogues absurdes, une suite de saynètes souvent d’une drôlerie absolue. Un roman net et sans bavure, précis dans sa construction, impeccable dans son économie de mots : l’auteur, Texan de 72 ans, n’est pas correcteur pour rien. Il dit avoir eu un déclic tardif en venant vivre dans le Vermont. La région et ses habitants lui ont inspiré des histoires à raconter, éveillant une envie d’écrire enfouie depuis toujours. Il en est à cinq romans publiés en anglais. Et « Go with Me » (titre original de ce livre) est devenu un film, présenté au dernier festival de Venise, avec Anthony Hopkins, Julia Stiles et Ray Liotta dans les premiers rôles. Castle Freeman Junior ne fait pas que raconter une super histoire, il en vit une aussi..

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nuit blanche

Vous aussi vous devriez y aller… mais avec précaution.

Lillian aimait Kevin. Kevin a déplu à Blackwood. Blackwood a fait peur à Kevin. Kevin s’edt enfui. Lillian fait de la résistance. Lillian a fait perdre son job dans les forces de polices locales à Blackwood. Blackwood veut se venger et faire peur à Lillian. Lillian va chercher de l’aide auprès du shérif. Ok, ça semble planplan et banal comme ça. Et pourtant, condensée sur moins de 200 pages, Castle Freeman Jr livre une histoire maîtrisée aux relents de crasse redneck nauséabonde. Ça suinte l’Amérique profonde, celle où la seule loi connue est celle du talion, où les forces de l’ordre locales font ce qu’elles peuvent, c’est-à-dire généralement pas grand-chose, esseulées, renvoyant leurs concitoyens vers des moyens d’autant plus efficaces qu’ils ne sont pas légaux. Lillian se retrouve donc chez Whizzer, qui tient une scierie locale, ou plutôt ce qu’il en reste, entouré de quelques amis/parasites avec qui il boit des bières en discutant de tout et de rien. Surtout de rien. Et un peu de l’histoire locale. Accompagnée de Les et de Nate, Lillian part à la recherche de Blackwood, non prédestiné s’il en est qui résonne comme un chemin pavé de mauvaises intentions, afin de tenter de régler son problème. La résolution de cet antagonisme entre Lillian, princesse rebelle et intelligente aux prises avec vilain félon, symbole d’une société pure, sans peurs et sans reproches, affublée d’acolytes chevaleresques (et pourtant aux méthodes de voyous), et Blackwood, le vilain grand méchant loup de l’histoire, qui ne prendra consistance qu’à la fin du récit comme il se doit, passera fatalement par un affrontement de ces deux symboles et la perversion du premier obligé de prendre les traits du second pour pouvoir le vaincre. Au milieu de tout cela, deux choses qui frappent assurément le lecteur : le style de Castle Freeman Jr et le rôle qu’il attribue à Whizzer et à ses comparses (D.B. Conrad et Cooper, entre autre). Le style de Castle Freeman Jr est rudement efficace et colle parfaitement aux personnages, à leurs sentiments, aux situations auxquelles ils sont confrontées : il est en harmonie avec son récit et si c’est le moins qu’on puisse attendre d’un récit condensé sur aussi peu de temps (à grand peine une journée), aussi peu de « places » (que ce soit le nombre de places ou les localisations qui se limitent à la scierie, un motel, un bar et le lieu de résidence de Blackwood), aussi peu de trames narratives (il n’yen a qu’une, linéaire), on tient presque plus du théâtre. Ce qui m’amène subtilement à l’autre point. Les parties du récit consacrées à Whizzer et compagnie, si elles interrompent la trame du récit de la quête aventureuse de Lillian, ne représentent que des respirations nécessaires qui apportent de nouveaux éclairages à l’histoire de Lillian ou de Blackwood ou de la ville. Elles ne sont rien d’autres que des coups de projecteurs dirigés par une représentation du chœur antique que l’on trouve dans les pièces de théâtre et personnifiée dans les protagonistes que sont Whizzer, Conrad, Cooper ou D.B. et qui se répondent entre eux comme autant de solistes de ce chœur. C’est dans ce chœur que se situe la vraie réussite de ce court roman par ailleurs captivant. Une belle découverte de ce début d’année.

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