Mothercloud
Rob Hart

traduit de l'anglais par Michael Belano
Belfond
mars 2020
416 p.  21,90 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Big Brother est arrivé

Les GAFA effraient autant qu’ils fascinent. Google, Apple, Facebook et Amazon tiennent tête aux Etats et clament que les consommateurs ne peuvent pas se passer d’eux. Il n’y a pas plus de contre-pouvoirs à leur puissance que de limites à leur appétit. Un sujet de réflexion idéal pour Rob Hart, trentenaire new yorkais engagé en politique et auteur déjà d’une demi-douzaine de romans noirs. Au travers de « MotherCloud », il nous projette dans un avenir proche où un monstrueux conglomérat high-tech a étouffé la concurrence, tué les boutiques, vidé les villes… Les chômeurs n’ont d’autre choix qu’intégrer ses hangars de stockage et ses services de sécurité, reclus à vie sur un site où leur travail, leur sommeil, leurs loisirs sont scrutés par l’intelligence artificielle. Cette ville-usine auto-suffisante et climatisée, qui crache en permanence des nuées de drones, compose un impressionnant décor futuriste. L’auteur décrit pourtant une situation très actuelle. Aux Etats-Unis, des retraités en sont réduits à enchaîner les intérims chez Amazon pour survivre, nomadisant d’un entrepôt à un autre. Une réalité déprimante que Rob Hart mêle à une trame de thriller pour nous offrir une grille de lecture plus digeste. On s’attache au sort de Zinnia, femme d’action infiltrée dans le système pour une mission d’espionnage industriel. On s’identifie au questionnement de son compagnon Paxton, inventeur spolié par le monstre, tiraillé entre le besoin de s’intégrer et l’envie de se venger. On est captivé par le dialogue intérieur du troisième narrateur, Gibson, le père-fondateur du Cloud, tyran du soft power, mégalomane ayant érigé ses bonnes intentions en dogme. En passant d’un personnage à l’autre, du couple sympathique au dangereux gourou, le jeune romancier américain révèle différents aspects d’une machine totalitaire digne du « Meilleur des Mondes », de « Fahrenheit 451 » ou de « 1984 ». A mesure qu’il fait monter la tension vers une inévitable confrontation, sa charge gagne en consistance. Dans ce Gibson, il y a du Mark Zuckerberg, du Elon Musk et du Jeff Bezos, et ce n’est pas un compliment. Et maintenant qu’une adaptation au cinéma est en projet avec Ron Howard, on est curieux de voir ce qu’un réalisateur aussi purement hollywoodien peut en tirer.

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

« C’était probablement une erreur, mais sur l’échelle des erreurs elle espérait que c’en était une bonne. »

Dans ce futur pas si éloigné, se tenir simplement dehors en été est devenu impensable et tout le commerce se fait en ligne. Lentement mais sûrement, une société a pris le contrôle de presque tous les plans, ceci impliquant évidemment la faillite de tout système antérieur. Finis, les malls et autres boutiques, terminés l’organisation des villes à la papa. Aujourd’hui, soit vous crevez de chaud dans des rues où on peut presque voir passer les boules de poussières des villes fantômes du far west, soit vous intégrez Cloud. Une fois par mois, un recrutement vous donne une chance d’entrer dans une unité où vous pourrez vous exténuer à une tâche répétitive et dénuée de tout enjeu intellectuel moyennant le droit d’être noté en permanence (attention, la descente à une seule étoile et c’est la porte) avant de manger Cloud et de dormir dans une cage à lapin Cloud. On recommence tous les matins. Pas de caméra (ou très peu), la montre qui ne doit jamais quitter votre poignet suffit amplement à rendre compte de chacun de vos faits et gestes. La climatisation, la fatigue abrutissante et l’inextinguible désir de l’être humain d’être apprécié vous rendent docile et peut-être même plus que ça. Et peu importe, au fond, si comme Paxton vous arrivez avec un ressentiment important, la force de la mécanique Cloud vous mettra au pas. Dans le cas de Zinnia, bien sûr, c’est différent… C’est le premier roman de Rob Hart qui soit traduit en français mais la carrière du monsieur est déjà très impressionnante pour sa petite trentaine d’années. La maîtrise est totale et le suspens efficace, même si l’ambiance suffit en réalité à nous river aux pages. Alternant les voix de deux employés et du big boss, la narration nous plonge au coeur même de la machine consumériste infernale et on aurait tort de n’y voir que le géant du commerce en ligne qui commence par A. Faisons tous très attention à ce que nous désirons, parfois l’obtenir est le pire qui puisse arriver. Ron Howard est en train d’adapter cette histoire pour le cinéma et j’irai voir le film, après avoir relu « Ceux qui partent d’Omelas » d’Ursula K. Le Guin.

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