Six-Quatre
Hidéo Yokoyama

traduit du japonais par Jacques Lalloz
Liana Levi
POLICIERS
septembre 2017
615 p.  23 €
ebook avec DRM 17,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Au cœur du Japon

Où donc cette histoire nous mène-t-elle ? Bavarde, mais intriguante, l’entrée en matière de «Six-Quatre» ignore les marqueurs habituels du roman policier. Un couple est appelé à reconnaître un corps à la morgue. Soulagement : ce n’est pas celui de leur fille en fugue. Lui regagne alors son travail. Il est policier. Inspecteur en charge des RP, il doit tantôt alimenter les journalistes sur les enquêtes en cours, tantôt les tenir à distance. Une tâche balisée par les marchandages et les protocoles. Placardisé, mais combatif, l’inspecteur Mikami prend sa mission à coeur et veut même la rendre plus transparente, plus fluide…

On se surprend à être très vite captivé par ce personnage de flic-bureaucrate. L’auteur, Hidéo Yokoyama, 60 ans, le cerne à la perfection. Avant de devenir romancier, il a couvert l’actualité judiciaire pour un quotidien de Gunma, préfecture de deux millions d’habitants au nord de Tokyo. Cet ex-spécialiste des faits divers a mis beaucoup de son expérience et de sa ville dans ce formidable pavé de 600 pages, qu’il dit avoir écrit «en buvant des boissons énergisantes et en ne dormant que trois heures par nuit». Son processus d’écriture, «de l’ordre de l’expérience scientifique», finit par déteindre sur le lecteur, hypnotisé par l’immersion qu’il propose dans la société japonaise.

On découvre ainsi des rapports de travail gouvernés par l’intimidation et l’humiliation, où les femmes n’ont de place que subalterne. La brutalité des supérieurs est assumée, jusqu’à l’insulte et au défi physique. Mikami fait bonne figure, souffrant en silence, rongé par l’absence de sa fille. Une affaire non résolue amplifie sa culpabilité de père : vingt ans auparavant, en l’an 64 de l’ère Shôwa, une fillette kidnappée a été retrouvée assassinée. Le nom de code du dossier, Six-Quatre, est resté synonyme de honte pour des dizaines d’enquêteurs, dont sa femme et lui, alors enquêteurs de terrain. En préparant la venue d’une huile de Tokyo à la date anniversaire, Mikami va ouvrir la boite de Pandore. Le ratage du 6-4 a été étouffé, la police des polices réexamine l’enquête. Dilemme : si l’administration, dont il dépend, s’en prend à la criminelle qu’il rêve de réintégrer, quel parti prendre ? Souci de la vérité ou sens du devoir, éthique ou obéissance ? Et que lâcher à cette horde de journalistes à cran, assoiffés de fuites ?

Police et presse, Hidéo Yokoyama dépeint des institutions écrasantes, où chacun veut jouer son rôle sans faillir, où personne n’ose bouger de crainte de tout déséquilibrer. Cette peinture d’ensemble impose parfois au lecteur de reprendre son souffle, de se rémémorer qui joue quel jeu, tant les portraits psychologiques sont affinés, complexes. Entre ces deux grosses machines qui semblent tourner à vide, acharnées à se préserver, on se passionne pour les petites victoires personnelles de l’inspecteur, ces moments de bienveillance ou de vérité arrachés à son entourage. Jusqu’au final, étourdissant, où tout se met en place, où la traque et les luttes de pouvoir trouvent un aboutissement sous ses yeux. Au prix de quelques moments arides, ce roman d’une rare densité nous laisse alors avec l’impression, précieuse, d’avoir entrevu le coeur et l’âme du Japon moderne.

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