Retex
Vincent Crouzet

Le Passeur
rives noires
octobre 2017
572 p.  21,90 €
ebook avec DRM 9,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Un monde de pouvoir et de secret

Changer d’air, revenir aux sources, regagner une zone de confort… il y a un peu de tout cela dans « Retex », sixième roman d’espionnage de Vincent Crouzet en quinze ans, porté par son cinquième éditeur. L’auteur de « La Tête du cobra »(2003), « Rouge Intense » (2005) « Villa Nirvana » (2007) et « Le Seigneur d’Anvers » (2009) avait besoin d’exercer son imagination à bonne distance de toute actualité brûlante. Ses derniers livres, deux plongées au coeur de l’affaire Areva-Uramin – la version romancée avec « Radioactif » (2014), la version témoignage avec « Une affaire atomique » (2017) – ne lui ont pas apporté que des satisfactions. Raconter les dessous d’un scandale d’Etat, comme il l’a confié à l’époque à onlalu, est source de migraines et d’ennuis. Il était temps que son héros, le colonel Michel Montserrat, savant mélange de vrais agents de renseignement qu’il a cotoyés, réendosse ses habits de fiction.

Le maître-espion Montserrat nous avait déjà entraînés sur les traces de djihadistes infiltrés ou de trafiquants de diamants, souvent en Afrique et un peu en Europe. Le voici à la maison. Entre la caserne Mortier, siège de la DGSE, et le plateau d’Albion, refuge d’une station d’écoutes électroniques. Autant dire entre quatre murs pour ce grand voyageur, habitué à sauter les frontières sous couverture, à se glisser d’une « légende » à une autre pour approcher ses sources. L’agent de terrain, à la cinquantaine, a pris du galon et dirige le Service Action de « la boîte », SA pour les initiés : des clandestins ultra-motivés, hyper-entraînés, qui opèrent en territoire hostile.

Une surdouée qu’il a ainsi recrutée et façonnée rentre d’Afghanistan en vrac : stress port-traumatique. Le temps qu’elle se remette, pour qu’elle parle enfin, qu’elle raconte ce qu’elle a vu et ce qu’est devenu son équipier, qu’elle livre son « retour d’expérience » (Ret-Ex), Montserrat lui confie la sécurité des grandes oreilles d’Albion. Faux pantouflage, vrai cadeau empoisonné. Son binôme d’Afghanistan a vécu là, des femmes y disparaissent et la forêt bruisse de tentatives d’infiltration. Les mystères locaux s’ajoutent à son mal-être et à l’affrontement à distance avec son chef. Sur ses pas ou sur ceux de Montserrat, plus on fait de sauts dans le temps ou sur la carte du monde, plus la tension s’épaissit.

Dès lors que l’on adhère à sa « patte » – digressions lyriques, héros d’acier rongés de l’intérieur, chefs très machos et filles très sexuées – Vincent Crouzet nous propose un contrat qui ne se refuse pas. Il nous introduit dans un monde de pouvoir et de secret, qui carbure au courage, à l’honneur et au sacrifice. Il en dévoile assez pour nous accrocher, jamais trop. Car ce livre, comme les autres, se prête à une double lecture. L’une de pur plaisir, où l’on cherche à deviner qui a trahi, qui a tué et où tout cela se rejoint. L’autre de décryptage… Pour étayer la crédibilité de « Radioactif » et « Une affaire atomique », Vincent Crouzet a fait récemment son « coming out », comme il le dit en souriant : oui, il a lui-même appartenu à la DGSE, espionné pour la France en Asie centrale ou en Afrique. Alors, se demande-t-on forcément, quelles situations mises en scène dans « Retex» se sont vraiment produites ? Lesquels de ces espions de papier existent dans la vraie vie ? On parierait bien que le barbecue annuel des anciens du SA est aussi folklorique qu’il le raconte. Tant de précision dans un profil, tant de détails dans une scène, ça ne s’invente pas totalement. Lui seul pourrait dire où passe la frontière. Mais quand on a appris à si bien brouiller les cartes…

 

 

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Les jeux du pouvoir et du secret

Le roman d’espionnage est vivant ! Après l’excellent « Nous étions une frontière », j’ai l’honneur et le plaisir de vous présenter le non moins excellent « Retex ».

Retex, ça veut dire Retour d’Expérience. Dans le monde secret de l’espionnage, c’est comme ça qu’on qualifie le débriefing d’un agent de retour de mission. Sauf que là, le Retex n’a pas lieu parce que Laure ne parle pas de ce qui s’est passé lors de sa mission avec Serge, mission dont elle est rentrée seule et uniquement parce que son patron a monté une équipe pour aller récupérer son agente prisonnière des talibans.

Alors, Montserrat, le chef du Service Action décide d’envoyer Laure gérer la sécurité du site de la DGSE du plateau d’Albion. L’action démarre et s’achève le jour où Montserrat décide de rejoindre Laure sur le plateau pour une ultime confrontation pour tenter d’obtenir son Retex.

Vincent Crouzet navigue, très très habilement et intelligemment il faut le dire, entre les scènes se déroulant sur le plateau, celles concernant les missions du Service Action parmi lesquelles celles de Laure ou celles auxquelles ont participé les proches coéquipiers et partenaires de Laure, les manigances de coulisse dans les couloirs de la DGSE ou des cabinets ministériels.

Outre l’imbrication de toutes les scènes les unes avec les autres, de toutes les situations, nationales et internationales entre elles, du savant mélange entre grande et petites histoires, Vincent Crouzet prend le temps sur plus de 500 pages (durant lesquelles on ne s’ennuie jamais) pour s’attacher aux personnages. On est évidemment tenté, et on cède à cette tentation, de détester ces personnages troubles, qui s’adonnent à des actes violents, sanguinaires, contre nature ou immoraux, mais ces personnages sont on ne peut plus humains, confrontés à leurs peurs, à leurs contradictions, à leurs haines, à leurs empathies envers leurs consoeurs et confrères, à leurs obligations, à leurs choix…
« Retex » est aussi un livre qui parle des effets et des conséquences des actes des individus, certes asservis à des décisions qui leur sont imposées par une hiérarchie, qui sont dictées par des considérations géopolitiques plus qu’humaines, des notions d’intérêts étatiques en lieu et place de ceux des individus concernés.

Le pouvoir du secret et le secret du pouvoir sont les fils rouges de ces histoires qui s’imbriquent pour former un tout dense mais d’une cohérence totale.

Vincent Crouzet distille dans son récit un style fait de digressions psychologiques, de considérations qui ne sont pas bassement matériels par des personnages plus profonds qu’il n’y parait et qui ne se résument pas à leurs actes, de scènes d’actions également qui n’ont rien à envier à ses passages plus « contemplatifs ».

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