Rivière tremblante
Andrée Michaud

Rivages
Rivages noir
septembre 2018
366 p.  21 €
ebook avec DRM 15,99 €
 
 
 
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Tant qu’il n’y a pas de cadavre…

Après « Bondrée » qui avait séduit les amateurs de thrillers atypiques, la Canadienne Andrée Michaud revient avec un livre encore meilleur que le précédent, peut-être plus classique, au suspense resserré.

« Rivière tremblante » raconte l’histoire de ces deuils impossibles à faire, puisque les corps des disparus n’ont jamais été retrouvés. Tant qu’il n’y a pas de cadavre, il reste de l’espoir. L’espoir, c’est ce qui fait tenir Marnie Duchamp depuis plus de trente ans. Elle n’était qu’une enfant lorsqu’elle est partie se promener avec son meilleur ami, Michaël. Un coup de tonnerre, un peu de brouillard, et elle ne l’a jamais revu. Au chagrin se sont greffés les soupçons que tout le village de Rivière-aux-Trembles a portés sur elle : la police et la famille étaient persuadés qu’elle ne disait pas tout ce qu’elle savait.

Ce fait divers vient en caramboler un autre, plus récent, la disparition de la petite Billie Richard sur le trajet qui la conduisait de l’école à son cours de danse. Depuis trois ans, les parents devenus fous, s’accusent mutuellement de quelque chose qui les dépasse, et ils ne cessent d’espérer le retour de leur fille. Leur couple explose évidemment et le père déménage à Rivière-aux-Trembles… où une troisième disparition va plonger tout le monde dans un véritable cauchemar.

Plus que l’intrigue, pourtant bien troussée, c’est la psychologie des personnages, ces hommes et ces femmes tout près de sombrer dans la folie tant la douleur est insoutenable, qui fait de ce livre un polar haut de gamme, très différent de la production noire habituelle. Une auteure définitivement à suivre de près.

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nuit blanche

Rivière Tremblante de Andrée Michaud

Gros succès pour Andrée Michaud au dernier Festival America pour son livre « Rivière Tremblante.
Auteure canadienne (Québec), elle ne cesse, depuis son premier livre, de recevoir des éloges de la presse. « Rivière tremblante » est son dixième ouvrage, un roman très noir, dans un univers impitoyable.
Cette rivière tremblante est également appelée Nanamiu-shupu par les Indiens, à la suite d’un séisme qui avait frappé la région en 1860.

Dans ce récit à plusieurs voix, on écoute principalement celles de Marnie – de Bill et d’autres.

Marnie, c’est Marnie Duchamp (qui avait été surnommée Squouirèle = écureuil par ses camarades).
Bill, c’est Bill Richard, le père de la petite Billie. Le nom de celle-ci vient de Billie Holiday, considérée comme une relique mais aussi à cause de la chanson de Michael Jackson : Billie Jean.

Tous deux ont connu des disparitions d’enfants : pour Marnie, c’est celle de Michael Saint-Pierre, un ami (en 1979), alors que tous deux enfants jouaient dans les bois de Rivière – aux -Trembles.
Pour Bill, c’est la disparition de sa petite fille Billie, qui allait avoir neuf ans et qui n’a jamais pu fêter son anniversaire.
Deux disparitions à peu près similaires, inexpliquées et pour lesquelles, même trente ans ans, le souvenir douloureux est toujours présent. Mais Bill ne s’avoue pas vaincu. Malgré les recherches infructueuses de la police, il s’acharne pour trouver au moins une miette d’indice et faire son deuil lui est impossible car aucun corps n’a été retrouvé.

Marnie revient car son père a tout récemment décédé. Des souvenirs remontent à la surface : « Les recherches ont duré jusqu’au coucher du soleil, mais les chiens, dès qu’on les lançait dans une nouvelle direction, rebroussaient chemin (…) Toujours au même endroit, à deux kilomètres du bassin. ( …) La piste de Michael Saint-Pierre, avec ses odeurs d’enfant, se perdait dans cette eau aux apparences inoffensives. » (p.38).
Pour Marnie, elle était la rescapée : « C’est ainsi qu’une vie d’enfant se termine, dans l’apprentissage de la culpabilité, dans la honte du survivant. » (p.40).
Après trop de chuchotements concernant sa possible culpabilité dans la disparition de son ami (car elle n’a pas réussi à lui porter secours), son père décide de déménager. « Nous avons roulé pendant plus de quatre heures, mon père et moi, sans presque prononcer un mot, puis nous avons traversé un pont immense pour pénétrer dans le vrombissement continu qui servirait de refuge à notre mémoire pour quelques années. » (p.74).

Au bout de quelques années, ils se séparent : lui pour retourner « là-bas » tandis qu’elle fait un périple en suivant la ligne des Appalaches, le Maine jusqu’en Alabama. Un périple d’un an au bout duquel elle se retrouve à New York, la Big Apple, pour voir si elle « était aussi pourrie que le Big Apricot de Jerry Siegel et Joe Shuster, les pères de Superman » (…) et peut-être essayer de voir « la silhouette fuyante de Michael Superman Saint-Pierre. » (p.75).
Elle restera à New York vingt-trois ans, jusqu’à la mort de son père et c’est ainsi qu’elle revient à Rivière – aux -Trembles.

Quant à Bill, dont le couple bat de l’aile avec Lucy-Ann (L.A.), il est toujours hanté par la disparition de sa fille. Il en était arrivé à penser qu’elle avait été enlevée, ce qui expliquerait que l’on n’ait pas retrouvé son corps.

Le retour de Marnie coïncide avec la venue de Bill Richard qui revient dans ce bled perdu après l’effritement de son couple.
Mais comme si deux malheurs n’étaient pas suffisants, un troisième enfant disparaît, ce qui ravive les anciennes blessures. Bill et Marnie vont même être soupçonnés car les circonstances sont tout aussi troublantes.

Ce drame que vivent les parents d’enfants disparus est inexprimable tellement il est atroce. C’est toujours un sujet très grave que de perdre son enfant et dans ce livre, avec ses 366 pages, on ressent un grand moment d’émotion car on voit que rien ne fera revenir ces petits anges, ce qui est encore plus difficile à supporter.
C’est en pensant à eux qu’Andrée Michaud a écrit cet ouvrage dont les pièces s’assemblent petit à petit.
L’auteure arrive à ajouter un peu d’humour que l’on retrouve d’ailleurs dans ses « Remerciements » : « Un dernier merci, enfin, aux membres du fonds Gabrielle-Roy, dont la confiance m’a permis de terminer ce roman dans un lieu pour moi paradisiaque, ainsi qu’au Conseil des arts du Canada et aux membres du jury qui m’ont accordé une bourse sans laquelle je pataugerais encore dans les eaux de la Rivière Tremblante. » pas de violences non plus mais des accidents, de grands moments de « pas de chance. »

Je voudrais rajouter que, bien que malheureusement, ce soit une histoire d’enfants disparus, l’auteure a écrit sans aucune forme de voyeurisme, et elle réussit à nous tenir dans l’angoisse, la froidure et la noirceur ce qui démontre, si cela était nécessaire, son talent, sa délicatesse.
Elle mêle aussi parfois des descriptions assez poétiques dans ces paysages glacés. Un exemple : « C’est ce désir de vivre aussi longtemps que possible dans une illusion les protégeant de l’immensité du monde et de l’incohérence du temps qui pousse les enfants à réclamer « Les trois petits cochons » quatre soirs de suite. Enfin, je suppose. On oublie tellement de choses essentielles quand on vieillit qu’on se demande parfois ce que ça donne d’avoir été petit si on est trop con pour se souvenir de quoi peut être constituée la joie, la vraie joie, celle qui éclate devant un cornet de crème glacée à trois boules surmonté d’une cerise siliconée. »

Andrée Michaud avait été récompensé par le prix des lecteurs Quais du polar 2017 pour son livre « Bondrée » et ici elle nous démontre que son talent est resté intact.
Ce talent, elle le possède bel et bien, ce qui est confirmé dans cette œuvre magistralement élaborée, avec des mots qui nous font mal, certes, des descriptions à en pleurer, un intense moment de lecture.
Heureusement que ce n’est qu’une histoire mais l’actualité est là pour nous faire savoir qu’il arrive d’autres faits tragiques. La honte soit sur ceux qui s’attaquent à des petites victimes innocentes qui ne demandent qu’à vivre dans l’insouciance de leur enfance.
Reste aux parents de pouvoir survivre après de tels faits tragiques et c’est très difficile.

J’ai remarqué une petite critique, quelques mots mais qui valent la peine d’être cités :
« D’une puissance rare. Attention, révélation. » (Hubert Artus, Lire.)

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