Attachement féroce
Vivian Gornick

traduit pr Laetitia Devaux
Rivages
février 2017
221 p.  20 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Liens maternels

Célèbre plume de l’hebdomadaire new-yorkais « The Village Voice », Vivian Gornick est née en 1935 de parents juifs ukrainiens. A 52 ans, elle publie le récit autobiographique de sa relation toxique avec sa mère. Il aura fallu trente ans pour que ce « classique instantané », selon le mot du « New York Times », soit enfin traduit en français. On aime férocement.

L’immeuble des femmes du Bronx

A l’occasion de longues promenades à pied dans les rues de Manhattan, rituel qui rassemble Vivian Gornick et sa mère, l’auteure se remémore sa jeunesse dans un immeuble du Bronx avec ses parents et son frère aîné. Dans ce véritable gynécée, et depuis les lieux stratégiques que sont « la fenêtre, la cuisine, la cour », la fillette assiste en spectatrice aux ragots, histoires et disputes, et se construit entre deux modèles : sa mère, l’épouse autoritaire, et leur voisine Nettie, la femme de mauvaise vie. A la mort de son père survenue alors que Vivian n’a que 13 ans, Madame Gornick endosse le rôle de la veuve inconsolable et dolente dont elle ne se départira jamais, faisant de son deuil un mode de vie qui entraîne sa fille dans sa dépression, adolescente avalée par le chagrin et la folie de sa génitrice à qui elle est enchaînée à vie.

Déterminisme maternel

Incapable de s’abstraire du regard castrateur de sa mère, inhérent à cette relation fusionnelle, toute de « pitié » et de « colère », d’angoisse et de terreur, Vivian Gornick raconte ses échecs sentimentaux et sa propension à la procrastination. Mais ce sentiment de gâchis n’est pas ce que l’on retient, parce que l’écrivain est lucide, sarcastique et pleine d’autodérision. A son bureau, sa chambre à elle chère à Virginia Woolf, l’écriture crée la distance qui lui permet de s’en sortir, et qui éclaire la figure maternelle sous un autre jour, celui d’une ex-militante du parti communiste doublée d’une femme indépendante dont elle est l’héritière. Ces mémoires romanesques révèlent ainsi un féminisme en construction, fruit d’un remarquable sens de l’observation, d’une analyse intellectuelle et d’une ironie caractéristiques de la génération des Philip Roth et des Vivian Gornick.

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jusqu'au 22 septembre 2019

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Férocement attachant

« Je sais que si Mrs Shapiri disait ça, le visage de Maddy se teinterait de tristesse et de colère, mais dans la bouche de ma mère, cette phrase n’est qu’affectueusement terrible, adorablement exaspérante. C’est de ce genre d’instants de détachement que naît l’histoire de nos vies. »

Cette phrase résume à elle seule l’ambiguïté provoquée par une mère juive, forcément juive, dans le New-York de la guerre froide, celui du communisme et du syndicalisme. Cette mère juive porte en elle ce sacerdoce d’ambiguïté mais il est exacerbé par la présence de sa fille.

Le récit se construit d’abord autour de deux axes principaux : les ballades que font la mère et la fille dans un New-York moderne (presque contemporain même si on se doute qu’il a déjà aussi quelques années – le livre datant de 1987) et les souvenirs évoqués aléatoirement par l’une ou l’autre au cours de ces promenades. Le lecteur est donc projeté dans la jeunesse et l’adolescence de cette fille qui n’aura été entourée que de femmes : sa mère, ses voisines et surtout Nettie.

L’absence de figure masculine autour de la jeune fille est flagrante. Du père, dont dépend tellement l’équilibre émotionnel de la mère, au frère (le seul ayant une véritable existence aussi éphémère est-elle dans le récit, le seul avec lequel il ne peut évidemment être question de considérations sexuelles) en passant par les amours de la fille, ces absences forgent la jeune fille qui n’aura d’autre référents que les figures maternelles qui l’entourent.
Car il n’y a pas qu’une seule figure maternelle. La mère de la jeune fille, par ses attitudes, notamment au moment du décès du père, laisse l’occasion à d’autres figures d’essayer de s’imposer. La première d’entre elles, et la concurrence la plus dangereuse pour elle, est cette de Nettie, la voisine, non juive, qui s’installe dans le même immeuble qu’eux. Nettie va perdre son mari très jeune, juste au moment de mettre au monde un petit garçon, et va combler ensuite le vide laissé par celui-ci (et jamais rempli par ce petit garçon dont on ne saura jamais ce qu’il est devenu) avec de nombreux amants de passage.

Nettie représente donc un double danger pour la mère : celui de perdre sa place de mère et celui de voir sa fille pervertie par une non juive. La mère ne pardonnera jamais à Nettie cette incertitude qu’elle fait peser sur son foyer.

Mais le vrai danger, pour la mère qui ne le voit pas venir, ne se situe pas chez Nettie et sa vie dissolue mais bien chez sa propre fille : celle-ci va, par ses études, s’émanciper et donc se confronter avec sa mère. Son intelligence va lui permettre de tenter de surpasser sa mère même si certaine se raccroche à son statut de mère qui lui confère une aura naturellement supérieure à celle de sa fille.

Mère et fille seront donc à jamais tiraillées entre le respect qu’imposent la réussite de l’une à l’autre et le statut particulier de l’une à l’autre et le rejet d’un modèle qui n’est pas le leur. On sent à ce titre que le grand regret de la fille prend se source dans l’incapacité éprouvée par la mère à exprimer ce respect pour sa fille et la reconnaissance de sa réussite quand bien même on voit poindre ce respect et cette reconnaissance dans les reproches de la fille. Cette dernière n’est pas dupe : sa mère n’est pas insensible face à sa fille, elle est simplement dans l’incapacité d’exprimer ce qu’elle ressent. Incapacité qui naÏt dans la douleur de la perte de son mari.

Vivian Gornick livre un récit autobiographique d’une force, d’une sincérité et d’un amour rares. Tout transparaÏt autant dans ses phrases que dans les non-dits entre les lignes dans un style aussi proche possible de la vie : âpre parfois, tendre de temps en temps, violent à l’occasion, sexuel certains soirs, sans concession en somme, ce qui le rend d’autant plus merveilleux à lire et qui fait qu’il reste d’autant plus longtemps en tête comme une petite musique qui vous accompagne ou plutôt, pour rendre réellement compte de ce que porte ce livre, comme une série de petites musiques qui vous accompagnent.

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