Folles mélancolies
Teresa Veigas

Chandeigne
février 2020
320 p.  21 €
 
 
 
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coup de coeur

Femme-rêve et femme-vie

La grande auteure portugaise Teresa Veiga publie un très beau recueil de onze nouvelles dans lesquelles elle raconte avec talent la vie de femmes de toute condition sociale, d’hier et d’aujourd’hui, travailleuses, exploitées, dangereuses ou victimes. La forme courte lui permet d’explorer différents registres, avec des clins d’œil littéraires : des héroïnes portent les noms de Natacha, Clarissa, Kitty, évoquant Tolstoï ou Virginia Woolf ; des histoires font référence à Dickens, Conan Doyle ou Edgar Poe dans des réécritures de contes fantastiques ou de nouvelles policières, et certaines exhalent l’atmosphère des romans de D. H. Lawrence. L’auteure joue avec les codes du conte traditionnel, du roman noir, du roman anglais victorien, des russes tragiques. Ses antihéroïnes sont des filles, des mères, des belles-mères, des marâtres, et chacune porte son fardeau de rêves perdus, de souffrances et d’amertume. On admire le caractère entier de certaines : Kitty, la danseuse de music-hall démodée, se meurt d’amour entre ses sœurs jalouses et impitoyables, Isabela perd sa jeunesse auprès d’une mère tyrannique avant de vivre intensément sa passion fatale pour la danse, Manuela, l’adolescente rejetée, prend sa revanche en devenant une mystique doublée d’une mystificatrice. D’autres ont un destin plus communément dramatique : Marta, femme adultère à la petite semaine, est victime de la vengeance de sa belle-mère, tandis que Dinora, qui ne trouve de bonheur que dans sa jeunesse et sa beauté élégante, finira pianiste recluse dans une maison de campagne. Ici le temps est cruel, la beauté se fane, et les hommes généralement veules figurent au second plan. La maternité n’est guère un motif d’épanouissement, et les filles se cachent pour rêver d’un ailleurs qui s’avère décevant, comme Sandra, au service d’un couple toxique. Autant de situations, autant d’espoirs déçus, d’ordinaires baignés d’un sentimentalisme de pacotille : l’employée d’un institut sanitaire se retrouve dans une soirée provinciale au « club des amis du porc », asphyxiée par des algues vertes, et une journaliste se voit reprocher son sens du romanesque au détriment du sens pratique et du sensationnalisme… Il faut plonger dans ces nouvelles aussi diverses que cruelles et ironiques, où la folie et la mélancolie cohabitent dans des personnages profonds et poétiques.

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