La Partie de chasse
Isabel Colegate

traduit de l'anglais par Elisabeth Janvier
Belfond
mars 2015
317 p.  15 €
ebook avec DRM 13,99 €
 
 
 
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La chasse aux… lords!

La Grande Bretagne s’apprête, en ce premier quart du 20e siècle, à vivre la fin d’une époque. L’agriculture décline. La réforme rurale est en route. Les difficultés financières obligent certains propriétaires à se séparer, à louer, parfois même à abandonner leur domaine. La campagne anglaise avec « ses chaumières, son châtelain, son pasteur » va devenir un mythe.

Pourtant en cet automne 1913, Sir Randolph Nettleby offre sur ses terres avec son épouse Minnie la chasse de l’année. Les gentilshommes du coin et d’excellents fusils ont été conviés. Glass, le garde-chasse, a rameuté ce que les environs comptent comme rabatteurs. Même Tom Harker, le braconnier, est appelé à se joindre à eux pour cet événement qui promet d’être le clou de la saison.

Autour des Nettleby , se pressent Lord et Lady Hartlip, lui un tireur d’exception, elle une courtisane montée socialement à la faveur de son mariage, les Lilburn, lui un vrai bonnet de nuit, elle une délicate jeune femme que l’amour va frapper dans ces vingt-quatre heures, Lionel Stephens, meilleur chasseur de l’assemblée dont les qualités humaines et physiques détonnent du groupe, Sir Reuben Hergesheimer, prospère homme d’affaires juif, pas dupe pour un sou des prétentions des uns et des autres. Car sous le vernis de l’éducation et des bonnes manières se dissimulent la rivalité, la trahison, l’envie. Dès les premières heures de la journée, le drame couve. Avant le coucher du soleil, les protagonistes auront tous vu le cours de leur existence se modifier.

Les éditions Belfond exhument fort à propos ce brillant roman paru au début des années 1980 et qui avait suscité lors de sa publication les éloges de la critique et l’engouement du public. D’une plume ciselée, Isabel Colegate scrute ce microcosme dont les convenances et l’étiquette constituaient les fondements. Incisif sans être corrosif, piquant sans être méprisant, ce texte ne cède jamais aux sirènes de la caricature. Les personnages d’Isabel Colegate ne sont pas des archétypes mais des êtres de chair et de sang avec leur passion, leur grandeur, leur contradiction aussi. Pas étonnant que Julian Fellowes qui préface la présente édition reconnaisse s’être inspiré de cette « Partie de chasse » pour « Gosford Park » et le célébrissime « Downton Abbey ». On retrouve la même bonhommie et bienveillance chez Lord Randolph et chez Robert Crawley, comte de Grantham, une morgue identique chez Lord Hartlip et chez Violet, comtesse douairière de Grantham.

Les germes du bouleversement que va connaitre la société, l’auteur les représente sous les traits annonciateurs de Cornelius Cardew, le défenseur des animaux et Dan, le fils de Glass, qui échappera à la règle familiale pour entreprendre des études à Oxford.

C’est un regard clairvoyant et somme toute tendre qu’Isabel Colegate porte sur ce monde qui vit ses derniers moments d’insouciance avec l’irruption de la Grande Guerre.

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Une partie de chasse douce amère

Ce roman a une odeur d’antan, de nostalgie d’une ère révolue. Il se déroule au début du XXe siècle dans la bonne société anglaise. Celle-ci s’est réunie à Nettleby dans la demeure de Sir Randolph, grand propriétaire terrien, pour une partie de chasse.

Ce roman historique d’Isabel Colegate nous emmène en Angleterre, à la veille de la 1ère Guerre Mondiale, dans cette campagne intemporelle, un peu cliché qu’on imagine bien et qui sert souvent de décor aux séries britanniques. D’ailleurs la préface est signée par le scénariste de Dowton Abbey mais je l’ai lu après le roman car elle révèle l’intrigue, ce que je trouve étrange d’ailleurs. Elle permet par contre de replacer le roman dans la littérature britannique et de comprendre l’évolution du regard sur la société aristocratique anglaise depuis les années 1960, ce qui est intéressant.

Mais revenons au roman, il nous décrit ce monde de la chasse avec force détails pour illustrer la brutalité, la violence des rapports sociaux et l’affrontement de 2 mondes, celui des puissants et les autres : celui des domestiques. Les descriptions sont très détaillées au départ et elles m’ont gênée dans mon immersion dans le récit, tous comme le rythme lent puis comme dans un tableau ou un puzzle on comprend son intérêt et l’importance de cette nature, de la description des rapports sociaux et du règne animal.

Les thèmes au cœur du récit sont l’amour, la bienséance, la place des femmes, l’éducation des enfants, avec une ombre en filigrane, celle de la guerre qui plane sur les conversations mondaines. Cette écriture descriptive et l’alternance avec des passages de dialogue m’a fait penser à un vieux film. Cela m’a rappelé La Règle du jeu, le film de Renoir, autour de la même thématique : on sent venir les problèmes, le côté dramatique mais on ne sait pas comment le mécanisme va se mettre en place et qui va en faire les frais. J’ai apprécié cette attente, cette espèce de fatalité que l’on ressent dès le début et qui m’a donné envie de poursuivre ma lecture.

Une atmosphère de fin de règne

Le style de l’auteur est assez classique, parfois un peu désuet, dans son évocation, ce tableau d’une époque disparue avec son charme suranné. On évolue dans l’aristocratie et ses répliques mouchetées et cinglantes, ces affrontements verbaux sur fond de partie de chasse. On a le couple principal que j’ai trouvé très sympathique, Sir Randolph homme lettré, véritable « gentleman farmer » qui comprend que son style de vie, ses valeurs sont en train de disparaître. Sa femme Minnie qui paraît désinvolte, frivole mais qui est réellement éprise de son mari et qui sait très bien analyser les gens.

Le personnage d’Olivia, Lady Lilburn avec son côté fleur bleue, ses hésitations à céder à la passion sont très touchantes comme le personnage du beau Lord Stephens. Les autres personnages sont plus caricaturaux je trouve. Enfin le personnage de l’enfant Osbert est aussi intéressant, avec ce point de vue enfantin sur la chasse et la violence verbale et réelle des adultes. Le passage d’un personnage à l’autre au départ est déroutant, puis je me suis habituée à ces « sauts » de personnages en personnages qui font de ce récit une grande fresque sociale. J’ai ressenti une atmosphère de fin de règne, j’ai aimé l’analyse sociologique de l’aristocratie anglaise, l’importance des codes de cette société. J’ai eu l’impression d’être replongée dans le passé, l’ancien temps, avec d’un côté les domestiques, les braconniers et de l’autre les dominants, les puissants. La dernière partie du récit plus rapide m’a finalement convaincue, j’ai apprécié ce changement de rythme.

D’apparence simple, le récit est plus complexe qu’il n’y paraît

Finalement le récit nous interroge sur les vieilles valeurs que sont l’honneur, le courage mais aussi la violence et la cruauté gratuite. Il questionne sur l’évolution du monde car Sir Randolph est conscient qu’il appartient au passé, que l’avenir c’est la ville, les ouvriers. J’ai aimé cette réflexion sur l’histoire, la vie mais aussi l’amour souvent présenté comme un combat. On remarque aussi l’hypocrisie des bonnes manières, le rôle que chacun doit jouer, la peur de s’élever socialement. Il y aussi des passages plus légers avec le personnage de Cornelius Cardew, un peu fou, défenseur des animaux et socialiste, ancien prof, spectateur de ce monde et de ces valeurs.

Ce récit d’apparence simple est beaucoup plus profond et complexe qu’il n’y paraît, il progresse lentement certes mais sûrement, il permet de nous dépayser dans cet univers bucolique et ancien. Mais les questions sur la violence de classe, la perte de repères, la place de la femme, le jeu des apparences et des convenances sont toujours d’actualité. Un moment de lecture agréable et la découverte de la belle collection vintage de Belfond, donc. Ouvrez cette Partie de chasse et immergez vous dans l’aristocratie anglaise de l’époque, cette aventure pleine de charme et de mélancolie vous permettra de vous évader quelques heures de la fureur de la société actuelle.
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