Le coeur de l'Angleterre
Jonathan Coe

traduit de l'anglais par Josée Kamoun
Gallimard
août 2019
549 p.  23 €
ebook avec DRM 16,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu

Bon, pour dire les choses clairement et aller droit au but, je dirais que finalement et paradoxalement, ce qui m’a plu dans ce roman, ce n’est pas vraiment le sujet principal…
Commençons tout de même par nous pencher sur le coeur du projet de Jonathan Coe, à savoir comment et pourquoi un pays, sollicité par référendum, a voté, le 23 juin 2016, pour le « leave », décidant ainsi de quitter l’Union Européenne.
Effectivement, le fameux Brexit est donc au centre du roman de Jonathan Coe qui, par petites touches, à travers un certain nombre de personnages et de situations, montre comment une nation s’enfonce doucement mais sûrement dans une crise profonde faite de haine, de désillusion, d’aigreur, d’envie, de repli sur soi, de peur, d’incompréhension…
Racisme, nationalisme, désindustrialisation, chômage, fracture sociale, règne du politiquement correct, mépris pour les élites, autant de fléaux à l’origine d’une société qui se déchire, se scinde, se divise tant du point de vue individuel que collectif… On retrouve dans l’oeuvre, mêlée à la fiction, l’histoire politique, économique, sociale de l’Angleterre de ces dix dernières années : il est en effet question entre autres des émeutes d’août 2011, de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques en 2012, de l’assassinat de la députée travailliste Joe Cox…
Très vite, on voit à quel point le collectif a des conséquences sur l’intime : si le pays se divise, il en est de même pour les couples. Tout n’est qu’instabilité, malaise, mensonge, rêves d’ailleurs et d’autre chose. Bref, on se déchire, on se trompe, la confiance semble perdue à jamais et l’on se demande comment on va sortir de cette impasse totale.
La « démonstration » est juste, piquante, amusante, souvent ironique et grinçante mais j’ai trouvé qu’elle n’en demeurait pas moins précisément une démonstration avec tous les rouages plus ou moins apparents et les artifices que cela suppose et qui, me semble-t-il, alourdissent parfois le roman, d’autant que, dans le fond, la plupart des faits évoqués (largement connus et par ailleurs débattus) ne donnent pas lieu à une lecture particulièrement originale ou éclairante. Pour dire les choses telles que je les ai ressenties, j’ai l’impression que si l’on suit un tant soit peu l’actualité, finalement, on n’apprend pas grand-chose de nouveau sur le Brexit.
De plus, les personnages, qu’ils soient l’incarnation d’un pro ou d’un anti-Brexit, deviennent parfois vaguement manichéens et donc, frisent, à quelques reprises, la caricature au risque de perdre une certaine épaisseur psychologique, voire un peu de leur humanité…
Le dosage est délicat, l’opération risquée, et il me semble que certaines pages et quelques propos sonnent faux, sont un peu forcés… c’était peut-être inévitable.
En revanche, et j’en reviens à mon propos liminaire, Jonathan Coe est franchement brillant lorsqu’il s’emploie à évoquer les relations humaines, aussi complexes soient-elles. Là, je me suis régalée parce que l’auteur traduit de façon extrêmement nuancée les malaises, les non-dits, les silences, tout ce que chacun porte en soi de contradictions, d’incohérence, d’irrationalité, tout ce qui fait notre humanité pleine de force et de faiblesse, d’énergie et de défaillances. Et là, vraiment, Coe est génial. Certaines scènes sont d’une très grande beauté notamment lorsque l’on y voit des hommes ou des femmes face à des choix difficiles, luttant entre le coeur et la raison, se heurtant à une réalité bien différente de tout ce qu’ils avaient imaginé ou incapables d’y voir clair dans cet avenir bien sombre qui se profile.
Il est aussi très doué pour évoquer le temps qui passe – et toute la nostalgie et la mélancolie qui vont avec- (j’avoue qu’il faut avoir le moral pour lire certains passages, notamment quand on a dépassé la cinquantaine…) Il plombe un peu l’ambiance, le Coe, nous ôte d’un coup nos minces illusions et nous laisse presque à poil sur le bord de la route. Bon, on y passera tous, je sais, mais ça ne me rassure pas plus que ça et j’ai encore deux trois trucs à faire avant de partir…
Heureusement, il a l’art et la manière de nous faire sourire, rire même (des autres et surtout de nous-mêmes) et ce rire nous sauve car il est un sursaut qui rattache notre pauvre humanité à la vie, preuve que, armés d’une bonne dose d’autodérision (il en faut!), nous sommes capables de prendre de la distance, d’affronter nos ridicules, de combattre nos craintes et de continuer malgré nos désillusions, nos soucis et nos rides au coin des yeux.
Alors oui, pour toute cette humanité qu’il restitue avec tant de justesse et de sensibilité, oui, malgré quelques bémols, j’ai aimé ce texte !

LIRE AU LIT le blog

partagez cette critique
partage par email
 
coup de coeur

« Elle savait aussi qu’elle lisait elle-même trop pour sa santé »

« Elle savait aussi qu’elle lisait elle-même trop pour sa santé, accordait trop d’importance à la lecture, affligée d’une sorte de névrose obsessionnelle vis-à-vis de la littérature et de ses bienfaits moraux supposés. »
Bien sûr, il est préférable de lire cette trilogie dans l’ordre, en commençant par « Bienvenue au club », en poursuivant par « Le cercle fermé » puis en se plongeant enfin dans ce « Coeur de l’Angleterre ». Mais à découvrir les Trotter (ou ce qu’il en reste…) directement par ce dernier roman formidable (j’insiste : FOR-MI-DABLE) on n’est assurément pas perdant, ni perdu. On y suit une famille aux prises avec son époque, de 2010 à nos jours. Il y a Colin, le père, qui vient d’enterrer son épouse après cinquante-cinq ans de vie commune et qui y laisse sa vitalité. Benjamin, la cinquantaine et sa soeur Lois sont très proches, incluant Sophie, la fille de Lois, mais surtout pas Paul, leur frère à qui ils ne parlent plus (il vit à Tokyo). C’est un peu Doug qui le remplace, vieil ami de Benjamin, journaliste politique. Et c’est parti pour une presque décennie où l’Angleterre va vaciller sur ses bases…
Un roman formidable, donc, qui distille une mélancolie délicieusement douloureuse et qui pétille de cet humour si typiquement anglais. Les dialogues entre Doug et le jeune sous-directeur de la communication de Cameron sont des pépites du genre et les personnages annexes qui viennent se greffer au fil des pages sont tout immensément réussis. Pas un seul passage en-dessous des autres, les pages consacrées à la cérémonie d’ouverture des JO de 2012 sont superbes et donnent à ressentir cette fierté patriotique qui va ensuite purement et simplement s’évaporer dans les affres du Brexit. Benjamin évidemment représente, à mes yeux en tous les cas, l’Anglais avec un grand A et à ce titre a recueilli toute mon attention et ma tendresse. Un roman que l’on referme en laissant longuement la main posée sur sa couverture, certain qu’il sera relu.

partagez cette critique
partage par email