Le Meurtre du Commandeur, livre 2 : La Métaphore se déplace
Haruki MURAKAMI

Belfond
octobre 2018
480 p.  23,90 €
ebook avec DRM 16,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Le monde d’en bas

Que se passe-t-il quand nos repères spatio-temporels s’estompent au point que nos rêves prennent le goût de la réalité ?

« Alors que jusque-là je marchais normalement sur ce que je pensais être mon propre chemin, voilà que soudain celui-ci a disparu sous mes pas, et c’est comme si j’avançais simplement dans un espace vide sans connaître de direction, sans plus aucune sensation ».

Il a fallu que la jeune fille dont il est en train de peindre le portrait disparaisse pour que le narrateur, guidé par les sentences tarabiscotées du Commandeur, décide d’aller au-devant de ses peurs les plus anciennes telle la claustrophobie, pour tenter de la retrouver et, au passage, enfin saisir toute la dimension de ses rêves et des tableaux en sa possession.

Ses portraits peints ne son plus aussi conventionnels qu’avant. On ne saisit pas tout de suite la forme et l’expression du visage. Un écran de couleurs assez opaque protège le visage et invite celui qui contemple la toile à deviner ce qui se cache derrière le voile. Sans pouvoir l’expliquer, le peintre est guidé par son portrait ; c’est ce dernier qui décide quand son créateur doit s’arrêter. Comme le meurtre du Commandeur retrouvé dans le grenier, les personnages donnent l’impression d’avoir une volonté propre.

Marié en tout cas ressent les choses comme le peintre. Cette gamine de treize ans, avare de paroles, élevée par une tante et orpheline de mère, se sent envahie par les toiles du narrateur. Elle devient le modèle d’un portrait en devenir pour le compte de Menshiki.
Marié disparaît et personne ne comprend. Parce qu’il a senti une sensibilité différente chez elle le narrateur est persuadé que sa disparition est liée au tableau de Tomohiko Amada. L’idée, matérialisée par le personnage du Commandeur, l’informe qu’il pourra tenter de la retrouver mais au prix de sacrifices. A lui de dépasser « les contraintes physiques de la réalité ».

La métaphore se déplace et la réalité s’inverse. Le lecteur découvre un monde souterrain, proche de notre vision des Enfers antiques, dans lequel celles et ceux que nous avons aimés servent de guide.
Les frontières s’estompent, la réalité s’est déplacée, et la métaphore qui dans le monde réel n’est qu’une comparaison imagée, devient réalité. Le narrateur s’enfonce dans ce monde, prêt à lutter contre sa claustrophobie, pour à la fois retrouver sa jeune modèle, et aussi trouver des réponses à ses nombreuses questions en suspens. Il doit suivre « le chemin des métaphores ».
« Parce qu’enfin, tout, absolument tout ce qui existait dans ce lieu était né du contexte et de la relation entre les choses et les phénomènes. Il n’y avait là rien de strictement absolu ».

Ce tome 2 fournit des réponses aux questions posées dans le tome 1. Il lève le voile tout en laissant au lecteur une part de liberté d’imagination.
Un lecteur régulier de Murakami retrouvera des thèmes chers déjà présents dans d’autres romans. Le fond d’un puits est le passage vers un autre monde, plus onirique (Chroniques de l’oiseau à ressort) et les souterrains ressemblent étrangement au Monde de La Fin des temps.
 » Une étendue sauvage et rocailleuse se déployait de tous côtés. Et je ne voyais toujours pas le ciel. Une voûte aux teintes laiteuses (ou ce qui ressemblait à un plafond) était posée sur l’ensemble ».
Les personnages ne sont que des clé de compréhension. Ils ne sont que des symboles vers une vérité cachée. La frontière entre les deux mondes est ténue ; le puits est le chemin pour y accéder. Il faut libérer sa conscience pour trouver le monde englouti qui existe en chacun de nous, cet angle mort qui permettrait d’être réellement soi-même.
Finalement, on comprend mieux que Murakami n’ait pas donné de nom à son narrateur. Ce dernier s’efface au profit d’une réalité qui le dépasse et dans lequel il n’est qu’un élément de compréhension.

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