Les eaux de Joana
Valerio Romao

Chandeigne
septembre 2019
197 p.  20 €
 
 
 

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Ce récit poignant, fort comme un café serré est d’une écriture d’orfèvre, profondément masculine et rassurante. Malgré son ténébreux, ce récit est un plaidoyer bouleversant pour toutes les femmes. On pénètre dans cette histoire par la grande porte. Cruelle de vérité, âpre, implacable, elle annonce un drame dont l’évènementiel n’aura pas sa place. Dans ces lignes matures, pragmatiques se profile un langage contemporain, réaliste, maniant le verbe dans sa plus juste authenticité. Valério Romào se trouve auprès de Joana, l’hôte de cette histoire trop plausible. Néanmoins, la capacité de recul de l’auteur laisse entrevoir une ouverture pour le lecteur qui lit « Les eaux de Joana » en intériorité. Joana est vive, moderne, attentive aux siens, Jorge son mari et cet enfant dans son ventre, grotte parabolique où rien, absolument rien ne peut absoudre ce petit bout de vie, Francisco. Joana, seule, est écartée des affres. Le monde médical qui l’entoure devient la caricature d’un clown qui fait peur. Masque dont les ombres déchire le ventre de Joana. Ce récit démontre, pertinent, intuitif, les incompréhensions et la froideur sadique de tous ceux qui sont éloignés du ventre de cette jeune femme, matrice mère. Il insiste sur cet abîme, sur l’infini du gouffre, sur les douleurs morales de Joana qui a perdu les eaux de la vie. Ce récit décroche la palme d’or. L’auto-dérision est à portée de vue. Nous sommes dans ce brio où pourtant un drame se joue. Valério Romào a cette capacité extraordinaire d’écrire « Joana » en lettres capitales, emblème féminin des maternités universelles. Il dévoile la distance entre les faits et la réalité. C’est en cela qu’il est magnifique. Traduit du portugais par Joào Viegas ce deuxième récit après « Autisme » (finaliste du prix Fémina étranger) est aussi un livre sociétal et sociologique, une révérence pour toutes les femmes du monde, le point dans le centre de toute vie. Publié par Les majeures Editions Chandeigne.

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coup de coeur

Mater dolorosa

Cela fait des années que Joana se prépare à cette naissance. Cette fois ça y est, même si l’on n’est qu’en décembre et que l’arrivée du bébé est normalement prévue pour mars. Mais tout est prêt depuis longtemps, Joana n’a rien laissé au hasard ; aussi lorsqu’elle se réveille par une nuit froide et constate que la poche des eaux s’est rompue, elle réagit avec calme. Avec son mari Jorge, ils filent à la maternité où, après une longue attente, on annonce sans ménagement à la jeune femme que son bébé est mort in utero et qu’un accouchement doit être provoqué. Le cauchemar n’en est qu’à ses débuts. Joana, qui ne conçoit pas le diagnostic, est dirigée sans égards vers une chambre où cinq autres parturientes attendent d’entrer en salle de travail, régulièrement morigénées par des infirmières et des médecins insensibles. Sans respect pour l’intimité des patientes, et avec l’autorité hautaine que leur confère leur statut, ceux-ci pratiquent des gestes abusifs, invasifs et brutaux sur les corps qui se déchirent. Les moqueries, les menaces et la contention remplacent l’empathie et le réconfort, les femmes sont soumises à la torture à la chaîne comme des bêtes qui s’apprêtent à mettre bas. Terrifiée par ce qu’elle subit, témoin des souffrances de l’enfantement de ses compagnes d’infortune, Joana, qui s’apprête à mettre au monde un petit mort, bascule peu à peu dans la folie, prisonnière de cette antichambre de l’enfer où les femmes attendent leur délivrance dans les larmes et les gémissements. Corps médical méprisant et indifférent, crudité des paroles et des gestes, Valério Romao dénonce dans une écriture réaliste et sans concession le théâtre de la cruauté qui se joue sous les yeux du lecteur, et scrute la naissance de la folie dans le labyrinthe hospitalier infernal où la mort côtoie la vie dans une inhumanité révoltante. Après « Autisme », premier volet de sa trilogie sur les « Paternités ratées », l’auteur portugais nous remue au plus profond avec ce roman effrayant et tragique.

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