L'ours qui cache la forêt
Rachel Shalita

L'antilope
janvier 2019
326 p.  22,50 €
ebook avec DRM 13,99 €
 
 
 

je joue !

jusqu'au 31 mai 2019

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Si « Comme deux sœurs », le premier roman de Rachel Shalita sorti en 2016 et qui a obtenu le prix Wizo, m’avait enchantée, je trouve qu’avec « L’ours qui cache la forêt », l’auteur atteint une puissance romanesque exceptionnelle : ce dernier récit remarquablement construit et magnifiquement écrit est une œuvre profonde, riche, fascinante. Franchement, j’ai rarement rencontré dans la littérature des personnages dont la complexité psychologique est aussi bien rendue.
Oui, « L’ours qui cache la forêt » est un très grand texte, de ceux qu’on n’oublie pas. Le titre original est « Ours et forêt » : il renvoie à une expression hébraïque assez courante qui signifierait « ni ours ni forêt », c’est à dire « quelque chose qui n’a pas existé.»
Le roman est construit autour de six chapitres consacrés chacun à un personnage de femme : Nancy, Daffy, Ruth, Mili, Haya et Zoey, toutes plus ou moins liées les unes aux autres, sans qu’elles le sachent forcément d’ailleurs.
Tout commence par une rencontre : Zoey se présente chez Nancy afin de louer une chambre pour écrire. Déjà, quand on dit ça, finalement, on ne dit rien car la réalité est toujours plus complexe, plus nuancée : non, Zoey n’est pas écrivain. Alors pourquoi loue-t-elle cette pièce ? Cherche-t-elle un refuge, une chambre à elle et quel est, au fond, le but de sa quête ? Et cette chambre dans la maison de Nancy, pourquoi est-elle vide ? Qui y logeait avant la venue de Zoey ? Que s’est-il passé pour que Nancy soit si mal à l’aise lorsqu’une personne se présente pour la louer ? Elle ne semble pas vraiment prête…
Dans ce roman, tout se découvre petit à petit, se laisse saisir doucement… C’est pour cela que finalement, j’ose à peine dévoiler les faits, parler des personnages dont on apprend progressivement à connaître les peurs, les angoisses, les doutes.
Il y a donc Nancy, divorcée, qui vit seule dorénavant avec sa fille Daffy dont le père Guidi est reparti vivre en Israël à Tel Aviv. Il a fondé une nouvelle famille et sa fille passe un mois de vacances chez lui. Nancy est psychologue et s’emploie à aider les autres mais on a le sentiment qu’elle a bien du mal à gérer ses propres angoisses, notamment vis-à-vis de sa fille Daffy.
Il y a aussi Ruth (magnifique personnage!) qui vient de perdre son mari, Ehud. Elle est désorientée au sens propre et figuré : après les funérailles, elle prend sa voiture et roule sans savoir où elle va, sans suivre les indications données par sa fille.
« Une bouffée de chaleur envahit sa poitrine, et avec elle, un silence qui signifie « Tu t’es trompée. » C’est clair. « Voilà, à présent, plus personne ne sait où tu te trouves. » Le bien-être qu’elle ressent se répand dans ses muscles. Comme une petite fille dissimulée à la vue des adultes derrière un arbre. »
« Trois chemins, se dit-elle, comme dans un conte. Un seul mène à la maison où l’attendent sa fille et les invités, un buffet garni et des condoléances. Le deuxième mène à l’aéroport, où elle pourra prendre un avion pour partir loin d’ici, vers une terre qui lui manque depuis tant d’années. Le troisième chemin continue tout droit, il la mènera dans la forêt profonde, vers un lieu qu’elle ne connaît pas, où elle n’est jamais allée. Il y a aussi le chemin qui retourne d’où elle vient. »
Quel sens a sa vie maintenant ? Que doit-elle faire, rester à Boston ou bien retourner en Israël, là où elle est née ?
Ces personnages arrivent à un croisement de leur vie qui les oblige à faire des choix. Mais que désirent-ils au fond ? Est-ce si simple de savoir ce que l’on veut, ce qui nous rendrait heureux ? Sont-ils à la recherche d’un rêve, d’une illusion, d’un idéal qui n’existe pas davantage que ces ours qui ne hantent plus depuis fort longtemps les forêts, ou même que ces forêts qui au fond n’existent pas vraiment en Israël  ? Comment être sûr de prendre la bonne voie, de ne pas faire d’erreur ? Alors qu’ils vivent une période de grande fragilité, de peurs, ils sont parfois tentés de s’égarer plus ou moins volontairement, de s’en remettre un peu au hasard pour voir où il les conduira.
Ces personnages tourmentés ont tous subi des traumatismes : celui d’une diaspora, d’un exil qui les a jetés sur des chemins qui ne sont pas les leurs, où leurs aïeux ne sont jamais passés, des chemins qui ne sont pas ceux de leur enfance. Souvent, ils sont déchirés entre cette terre d’Israël où ils sont nés et qu’ils ont quittée il y a fort longtemps et celle d’Amérique où ils vivent et où ils ne se sentent pas toujours bien intégrés. Ils s’interrogent : sont-ils bien là où ils doivent être, pourraient-ils habiter ailleurs, doivent-ils rester, partir ? Tout se passe comme s’ils étaient confrontés à un choix impossible : le retour, pour de nombreuses raisons, n’est pas envisageable, mais en même temps, ils ne peuvent s’empêcher d’être nostalgiques de cette terre qui est la leur.
«- Il n’y a pas de rivière en Eretz-Israel, c’est la chose que j’ai découverte à mon arrivée, dit la vieille Haya originaire de Lituanie, pas de rivière, pas de buissons comme ceux que nous avions là-bas, pas de forêt. Comment ai-je pu passer une vie entière sans forêt ni rivière ?
-… En Israël, vous avez les monts de Jérusalem et le Carmel, ce ne sont pas des forêts ? Ça fait des années que j’envoie de l’argent pour elles, lui répond son frère.
– Mais ce n’est rien, crois-moi, des arbres tout secs, de la poussière, des ronces, de la rocaille… »
À Boston, on a l’impression que la forêt dense et généreuse est un lieu de refuge, de souvenirs où le retour sur soi est possible, loin du regard des autres. La forêt protège, cache, abrite ces femmes un peu perdues. Les personnages contemplent les arbres, y puisent des forces. Les pages évoquant le rapport des personnages à la forêt touchent au sublime et vraiment, je pèse mes mots.
Les descriptions de la nature sont vraiment magnifiques et cette forêt devient quasiment un personnage de l’histoire vers lequel les femmes sont attirées comme si elles avaient besoin de s’y réfugier pour s’y ressourcer.
Je pourrais vous parler aussi de Mili, une femme qui n’a pas su surveiller correctement son petit Tom, une femme qui refuse de placer son petit garçon pas comme les autres dans une institution. Elle communique très difficilement avec son mari, un universitaire spécialiste de la littérature hébraïque moderne…
Tous ces personnages sont peints si finement, si justement qu’on les sent respirer et vivre près de nous, qu’ils deviennent des proches, des compagnons de route, des membres de notre famille. Encore une fois, et j’ai bien conscience de me répéter, ce livre est superbe et j’aimerais être une fée pour vous convaincre d’un coup de plume magique de vous y plonger. Et à mon avis, il est d’une telle richesse (on pourrait proposer pour certaines scènes un bon nombre d’interprétations) qu’il mérite plusieurs lectures. Car plus l’on avance, plus les liens entre les personnages apparaissent, et l’on comprend que toutes ces femmes sont étroitement liées et qu’elles ne sont peut-être qu’une au fond.
C’est un très grand coup de coeur, vous l’aurez compris !

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